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Edito: Une affaire de moeurs

Al-Ahram Hebdo, Lundi, 04 novembre 2013

Sujet d’une large controverse, la célèbre émission de l’humoriste Bassem Youssef Al-Bernameg a été subitement suspendue cette semaine par la chaîne CBC qui diffusait ce programme satirique très populaire. L’émission avait repris le 25 octobre, après quatre mois d’interruption suite à la chute du président islamiste Mohamad Morsi. Dans un communiqué, CBC Channel a dit avoir décidé de suspendre ce programme après avoir « visionné l’épisode de vendredi qui a confirmé que les producteurs et le présentateur contrevenaient à la politique éditoriale de la chaîne ». CBC n’a pas précisé dans quelle mesure la politique éditoriale avait été violée mais a indiqué que le programme demeurerait suspendu « jusqu’à ce que les problèmes techniques et commerciaux » soient résolus.

Vendredi 25 octobre, Bassem Youssef avait tourné en dérision l’armée en évoquant la « Sissi-mania » qui a gagné certains Egyptiens, en référence au ministre de la Défense, le général Abdel-Fattah Al-Sissi. Youssef était notamment devenu célèbre pour ses critiques acerbes des Frères musulmans, et de l’ancien président Mohamad Morsi qui en est issu. La justice a ouvert cette semaine une enquête après une plainte l’accusant d’incitation au chaos, de menace à la sécurité nationale et d’insulte à l’armée. L’humoriste avait déjà fait l’objet d’une enquête pour « insulte » contre Morsi et « menace à l’ordre public » lorsque celui-ci était au pouvoir.

Dès son apparition sur la scène après la révolution du 25 janvier, Al-Bernameg a alimenté les rancoeurs. Alors qu’il recueillait un large succès dans les milieux les moins politisés en raison de son style qui rompt avec la monotonie des programmes politiques traditionnels et sa satire sans précédent en Egypte et dans le monde arabe, il était décrié dans les cercles les plus politisés où il était considéré comme « insolent » et « offensant ». Les programmes satiriques existent pourtant dans tous les pays démocratiques à l’instar des Guignols de l’Info en France, avec ses marionnettes connues pour leur sarcasme acerbe. Mais en Egypte, ce genre de satire n’est pas encore entré dans les moeurs, et la manière de l’apprécier dépend en grande partie du camp politique dans lequel on se trouve. Ainsi, la partie qui est visée par la critique se sent toujours «offensée » et « insultée ».

Des facteurs historiques et culturels expliquent en partie cette situation. Dans une société orientale comme celle de l’Egypte, le sarcasme est assimilé à une forme d’irrespect. Mais les raisons, il faut les chercher aussi au niveau des mentalités et du lourd héritage culturel et politique né de plusieurs siècles de pouvoir autocratique. Tourner en dérision le président paraissait inconcevable il y a à peine quelques mois. Et il faudra sans doute des années avant que des programmes comme Al-Bernameg ne soient acceptés par les uns comme par les autres.

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