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Mohamed Fayez Farahat : Le citoyen égyptien s’est rallié au projet de développement lancé par l’Etat

Ola Hamdi , Mercredi, 20 décembre 2023

Mohamed Fayez Farahat, directeur du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, revient sur l’élection présidentielle et les enjeux du nouveau mandat du président de la République.

Mohamed Fayez Farahat

Al-Ahram Hebdo : L’Egypte vient d’élire son président lors d’un scrutin où le taux de participation était très élevé. Quels sont, selon vous, les enseignements que l’on peut tirer de cette élection ?

Mohamed Fayez Farahat : Le taux de participation élevé à l’élection est un message clair selon lequel il y a un changement de perception chez le citoyen égyptien et qu’il est prêt à faire partie du projet national de développement. En effet, le citoyen égyptien s’est rallié au projet de développement lancé par l’Etat. C’est l’une des indications de la forte participation à cette élection, parce que le citoyen est conscient des problèmes d’inflation, de devises, etc. Il y a deux significations principales, la première est une volonté de protéger la sécurité nationale dans les moments de défi. La seconde est que le citoyen distingue entre le projet de développement et les problèmes financiers qui ont été associés à ce projet ces dernières années, y compris l’inflation. Il a choisi de soutenir le projet de développement. Cela donne un plus grand soutien à l’Etat égyptien dans la période à venir. C’est l’occasion pour l’Etat de faire face aux problèmes financiers qui sont liés à la conjoncture économique mondiale.

Nous espérons qu’avec l’avènement de la nouvelle année, l’agression israélienne contre Gaza prendra fin et la guerre en Ukraine aussi. Cela ramènera l’économie mondiale à son état normal.

— Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels le président de la République sera confronté au cours de la prochaine période ?

— Je pense que le dossier économique occupera une place importante pour le président durant son troisième mandat, car il s’agit d’un dossier qui a plusieurs niveaux. Il y a bien sûr les répercussions de l’inflation, mais aussi d’autres dimensions : l’Etat a lancé un grand projet de développement en 2014. A mon avis, le principal défi est de poursuivre ce projet. Au cours des 9 dernières années, l’accent a été mis sur le développement des infrastructures, puis sur les aspects sociaux du processus de développement, notamment en matière de santé et d’éducation. Nous devons nous concentrer à présent sur la question de l’industrialisation pour résoudre le problème du déficit de la balance des paiements et de la balance commerciale. Il y a aussi le problème des devises étrangères, qui a récemment apparu. Le gouvernement a beaucoup oeuvré pour résoudre ce problème dont une partie est liée aux politiques internes et une autre au contexte international, comme la hausse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale des Etats-Unis qui a joué un rôle majeur dans le départ d’une partie des devises étrangères non seulement de l’Egypte, mais aussi de nombre de marchés émergents et en développement. Une partie des problèmes économiques est liée donc aux conditions instables de l’économie mondiale et aux répercussions de la guerre russo-ukrainienne. Nous resterons dans une période de troubles jusqu’à ce que l’économie mondiale revienne à son état normal. Nous vivons dans une situation exceptionnelle depuis la pandémie du Covid-19. Le gouvernement va devoir travailler pour éliminer les spéculations qui affectent grandement le marché des changes en Egypte.

— Ne pensez-vous pas que la tension actuelle en mer Rouge constitue pour l’Egypte un autre défi important ?

— L’importance du Canal de Suez pour le monde permettra de faire face à toute menace en mer Rouge, car il s’agit d’un trait d’union important entre l’Asie et l’Europe. Il a donc une grande importance stratégique pour la navigation en général et le commerce international. L’instabilité en mer Rouge ne sera pas permise, car il en va de la stabilité et de la liberté de la navigation internationale.

— Dans quelle mesure le Canal de Suez peut-il être affecté par les projets israéliens ou non israéliens de créer des voies alternatives pour relier l’Asie à l’Europe ?

— Ce n’est pas la première fois que nous entendons parler de ces projets qui sont devenus un phénomène comme les corridors annoncés par la Chine dans le cadre de ce qu’on appelle « la Ceinture et la Route », les grandes lignes ferroviaires entre la Chine et l’Europe qui traverseront grand nombre de pays et de régions, et le projet d’« axe Nord-Sud » qui relie l’Asie du Sud et l’Inde à l’Asie centrale et à l’Europe. Jusqu’à présent, aucun de ces projets n’a réduit ni le poids ni l’importance des voies maritimes dans le monde. Par conséquent, il n’y a rien d’inquiétant pour le Canal de Suez, et il n’y a pas de projet qui puisse le concurrencer et ce, pour de nombreuses raisons dont notamment son emplacement géographique et le développement continu dont il fait l’objet. L’élargissement du canal a accru ses capacités compétitives. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter pour l’avenir du Canal de Suez.

— La sécurité nationale de l’Egypte est-elle confrontée à des défis venant de l’ouest, de l’est et du sud ?

— C’est une réalité qui ne peut être ignorée et qui fait partie de l’environnement complexe dans lequel opère l’Etat égyptien. Dans le passé, nous étions confrontés à un seul défi de sécurité, aujourd’hui, nous sommes confrontés à différentes sources de menace venant de l’est, de l’ouest, du nord-est et du sud. Lorsque l’Egypte a lancé son projet de développement en 2014, l’environnement régional était fragile. Il y avait les crises syrienne et libyenne, auxquelles s’était ajoutée ensuite la crise soudanaise. L’Etat égyptien a lancé son projet de développement dans ce contexte complexe, ce qui explique pourquoi il a le souci de reconstruire cette région, car il ne peut y avoir de projet de développement fort sans qu’il y ait un contexte régional stable. C’est pourquoi l’Egypte a oeuvré à stabiliser les institutions étatiques en Libye, a joué un rôle de soutien à la stabilité en Syrie et s’est opposée aux interventions militaires étrangères en Syrie et dans tous les pays en crise. Le projet égyptien est un projet stable. L’Etat égyptien a réussi à neutraliser les effets de cette situation turbulente et fragile sur le projet égyptien depuis 2014. La perception de l’Egypte est que cette situation va changer et que le projet égyptien ne sera pas affecté, car il existe une forte volonté de le protéger des effets négatifs extérieurs.

— Quelles sont les répercussions de la poursuite de la guerre à Gaza et quel est son impact sur la sécurité nationale égyptienne ?

— Cette guerre est un fardeau pour les décideurs égyptiens, car elle a créé de nombreuses obligations en ce qui a trait à l’aide humanitaire, à la gestion du point de passage de Rafah et au fait de ne pas liquider la cause palestinienne, car il faut maintenir l’horizon d’un règlement politique et éviter que cette agression israélienne ne se répète. Cette crise est un fardeau politique et diplomatique pour l’Egypte. Nous avons affaire à un contexte très complexe et dangereux en Israël et à des courants politiques extrémistes. La décision politique israélienne est malheureusement le résultat de cette situation. Il n’existe pas de véritable partenaire dans le processus de paix. Et pour changer cette situation, il faut qu’il y ait des transformations à l’intérieur d’Israël et un gouvernement qui croit à la paix et qui s’y engage. Nous sommes également confrontés à un environnement très complexe, qu’il s’agisse de la position américaine ou de celle ayant trait à l’intérieur palestinien. Après la crise, des dossiers seront ouverts et de nombreuses questions seront soulevées concernant l’avenir de l’Organisation de libération de la Palestine, l’avenir des relations entre les factions palestiniennes et la relation entre elles et l’Autorité palestinienne.

— Au niveau international, quels sont les défis régionaux et internationaux auxquels l’Egypte doit faire face ?

— Sur le plan international, après la fin de la crise à Gaza, je pense que les relations égypto-américaines doivent être revues. Cela ne veut pas dire que les relations entre les deux pays ne sont plus importantes. Bien au contraire, les Etats-Unis sont un acteur important dans la région, mais je crois que l’importance des relations égypto-américaines augmentera. Chacune des deux parties prendra conscience de l’importance de l’autre. Je crois qu’il y aura un processus de révision dans les coulisses de l’Administration américaine. Les politiques israéliennes sont devenues coûteuses et constituent un énorme fardeau pour les Etats-Unis. Concernant les relations avec les autres puissances, que ce soit la Russie ou la Chine, je crois qu’elles ne connaîtront pas de déclin. Au contraire, l’Egypte a prouvé qu’elle avait des relations équilibrées avec toutes les parties. L’Egypte a largement réussi à maintenir l’équilibre dans ses relations avec les trois principales composantes de l’ordre mondial, à savoir les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Je ne pense pas qu’il y ait de changement fondamental dans la prochaine période. Les relations de l’Egypte avec ces pays vont se développer, ce qui est clair dans son adhésion aux BRICS.

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