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Dérive israélienne

Abir Taleb , Mercredi, 20 décembre 2023

Deux mois et demi après le début de sa guerre à Gaza, Israël n’est pas parvenu à remporter de véritables succès. En revanche, les morts et des destructions augmentent de jour en jour à Gaza sans qu’on puisse en voir le terme.

Dérive israélienne
(Photo : AFP)

Une guerre, dit-on, on sait toujours quand et comment elle commence, jamais quand et comment elle se terminera. Alors que la guerre israélienne contre Gaza est entrée dans son troisième mois, rien ne laisse présager une fin prochaine. Rien non plus ne permet d’imaginer de quelle manière cette guerre prendra fin. Car pour l’heure, Israël persiste et signe, malgré toutes les pressions internationales qu’il subit, pour une trêve humanitaire, tant la situation à Gaza est désastreuse. Certes, ces pressions s’accentuent jour après jour, à l’image du drame que subissent les Gazaouis, mais pas assez pour permettre au Conseil de sécurité de l’Onu de parler d’une même voix. Profondément divisé, le Conseil de sécurité a reporté un vote attendu sur un nouveau projet de résolution visant à une interruption des hostilités à Gaza pour permettre l’accès de l’aide humanitaire. Le vote devait avoir lieu lundi 18 décembre au soir, mais les Emirats arabes unis, à l’origine du nouveau texte, ont demandé un report pour permettre la poursuite de négociations compliquées, ont indiqué des sources diplomatiques. Une nouvelle réunion devait se tenir mardi 19, à moins que les différends ne provoquent un nouveau report (ndlr : les dernières informations à ce sujet n’étaient pas communiquées au moment de l’impression du journal). Le 8 décembre déjà, malgré la pression inédite du secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres, les Etats-Unis avaient mis leur veto au Conseil à l’adoption d’une résolution appelant à un « cessez-le-feu humanitaire immédiat » dans la bande de Gaza.

En effet, les Etats-Unis continuent leur soutien inconditionnel à Israël, envers et contre tout. En visite lundi 18 décembre à Tel-Aviv, le ministre américain de la Défense, Lloyd Austin, a dit ne pas vouloir imposer quoi que ce soit à Israël. « Il s’agit d’une opération israélienne, je ne suis pas là pour imposer un calendrier ou des conditions », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse aux côtés de son homologue israélien, Yoav Gallant. Et à l’issue d’un entretien avec le chef du gouvernement israélien, Benyamin Netanyahu, Lloyd Austin a réaffirmé que Washington continuera à armer Israël. « Nous continuerons à fournir à Israël l’équipement dont vous avez besoin pour défendre votre pays, monsieur le premier ministre, y compris des munitions critiques, des véhicules tactiques et des systèmes de défense aérienne », a-t-il lancé, aux côtés de Netanyahu. Et Austin s’est simplement contenté d’appeler timidement à l’acheminement d’une aide humanitaire accrue vers la bande de Gaza pour alléger les souffrances de la population.

Qu’en est-il donc des informations qui ont circulé ces derniers jours sur le ras-le-bol du président américain, Joe Biden, vis-à-vis de Netanyahu, fatigué de la surdité du premier ministre israélien à ses appels à la modération ? « Il y a un changement dans le discours et non dans la position des Américains », répond Dr Mona Soliman, politologue. « Les Etats-Unis poussent certes à l’entrée de plus d’aides humanitaires, appellent les Israéliens à ménager davantage les civils, mais ils continuent d’aider militairement Israël. A aucun moment jusqu’à présent, ils n’ont clairement demandé à Israël de stopper la guerre ou d’accepter un cessez-le-feu humanitaire, comme l’ont fait la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne », explique l’analyste.

Indignation croissante, mais …

Les Etats-Unis souhaitent simplement qu’Israël réduise l’intensité de ses opérations militaires à Gaza mais la Maison Blanche temporise : il n’est question ni de fixer un calendrier ni de dicter des conditions à l’Etat hébreu. Il n’y a donc pas de changement substantiel dans la position américaine, contrairement aux Européens, qui ont mis un peu d’eau dans leur vin. Le patron de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a en effet déploré lundi « un affligeant manque de discernement dans les opérations militaires d’Israël à Gaza ». Sur le réseau social X, le responsable a également renouvelé son appel à une pause humanitaire. « Cela doit s’arrêter, une pause humanitaire urgente est nécessaire », a-t-il affirmé.

Mais entre les deux éternels alliés, c’est une autre histoire. « Il existe des différends entre les Israéliens et les Américains au sujet de la guerre et surtout de l’après-guerre. Washington envisageait une guerre courte, après laquelle les Palestiniens reprendront le contrôle de la bande de Gaza, alors qu’Israël n’a même pas de vision claire et n’a atteint aucun de ses objectifs déclarés. Cependant, quelles que soient les différences dans les points de vue entre eux, le soutien américain à Israël ne vacille pas », avance Mona Soliman.

Il semble donc que les Etats-Unis s’inquiètent de l’image de leur allié à l’international plus qu’autre chose. Biden a en effet clairement dit, la semaine dernière, qu’Israël risquait de perdre le soutien de la communauté internationale en raison de ses bombardements « aveugles ». En même temps, Washington, taxé d’être un allié sans faille à Tel-Aviv, tente de soigner sa propre image en montrant qu’il se soucie du sort des civils palestiniens.

Jusqu’au-boutisme israélien

Fort de cet inébranlable soutien, Netanyahu s’est à nouveau engagé, dimanche 17 décembre, à « se battre jusqu’au bout », promettant de parvenir à éliminer le Hamas, à libérer tous les otages et à garantir que Gaza ne soit plus jamais « un centre du terrorisme ». Il a estimé que la guerre à Gaza était « existentielle » et devait être menée jusqu’à la victoire. Et ce, malgré une autre pression qui s’exerce, cette fois, à l’intérieur d’Israël. Car après que l’armée israélienne a été forcée de reconnaître, vendredi, avoir abattu, par erreur, trois Israéliens détenus par le Hamas, la colère de la rue israélienne a été davantage attisée. Depuis le début de la guerre en effet, la question des personnes détenues par le Hamas est au centre des préoccupations des Israéliens. Or, explique Mona Soliman, « malgré ses intenses opérations militaires, l’armée israélienne ne parvient toujours pas à les libérer ni même à les trouver. C’est pour cela que le Hamas se considère aujourd’hui victorieux. Pour les combattants du Hamas, arriver à tenir plus de deux mois et demi, à cacher les otages et les leaders du mouvement est en soi une sorte de victoire ». C’est pour cela que le Hamas place désormais la barre encore plus haut, insistant sur le fait d’établir unilatéralement la liste des otages à libérer et exigeant que les forces israéliennes se retirent derrière des lignes prédéfinies avant tout accord sur un échange de détenus en contrepartie d’une trêve.

« Les Israéliens sont aujourd’hui dans une logique de guerre et dans un jusqu’au-boutisme que rien ne semble arrêter », estime de son côté l’analyste Mohamed Shadi. « Et ce, tout simplement parce que jusqu’ici, ils n’ont concrètement rien gagné. Il leur faut une bourde bien plus grande que la mort des trois otages pour s’arrêter », dit-il. Est-ce donc pour détourner l’attention que l’armée israélienne a diffusé dimanche les images de ce qu’elle dit être « le plus grand tunnel » que le Hamas ait creusé sous la bande de Gaza débouchant à seulement quelques centaines de mètres de son territoire et qu’elle a découvert au cours de son offensive ? Tout porte à croire que oui. Car pour l’heure, l’issue de la guerre reste inconnue. « Il y a des pressions internationales, mais pas américaines, pour que cessent les massacres. Cependant, Israël y reste sourd. Or, la guerre ne peut se terminer que par une pression américaine sur Israël ou par la chute de Netanyahu et l’arrivée d’un nouveau premier ministre avec une vision différente quant à la manière de traiter avec la bande de Gaza. Quant au Hamas, toute la question est de savoir comment il gérera la bataille politique après la bataille militaire », estime Mona Soliman, alors que Mohamed Shadi, lui, pense qu’« Israël est embourbé, qu’il ne stoppera pas son offensive et qu’en plus, la guerre risque de s’élargir ».

Et pendant ce temps à Gaza, l’horreur se poursuit. Le bilan frôle désormais les 20 000 morts, selon le ministère de la Santé du Hamas, en majorité des civils. Une dizaine d’ONG internationales ont demandé lundi un « cessez-le-feu immédiat et durable » du fait de la « catastrophe humanitaire sans précédent », alors que Human Rights Watch a accusé Israël d’utiliser la famine comme arme de guerre en bloquant « délibérément l’approvisionnement en eau, nourriture et carburant » et en entravant « intentionnellement l’aide humanitaire » et qu’une autre ONG, Médecins du monde, a mis en garde contre « un effondrement du système de santé, avec des institutions qui ne fonctionnent plus et des civils qui sont dans une situation de stress totale ».

Bref, à Gaza, la punition collective que subissent les civils se poursuit, les morts s’ajoutent aux morts et les destructions aux destructions. Et le constat est le suivant : plus de deux mois et demi après le début de la guerre, Israël a réussi à détruire la bande de Gaza, mais pas le Hamas.

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