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Gamil Shafiq reste vivant malgré sa mort

Névine Lameï, Lundi, 01 janvier 2024

A la salle Ofoq1, une rétrospective de l’artiste plasticien Gamil Shafiq nous montre les trésors cachés de ce vétéran exceptionnel, disparu il y a 8 ans.

Gamil Shafiq reste vivant malgré sa mort
La femme dans l’art de Gamil Shafiq se situe au centre de tout. (Photo : Mohamad Adel)

Des oeuvres inédites de l’artiste peintre, sculpteur et dessinateur de presse Gamil Shafiq (1938-2016) embellissent les murs de la salle Ofoq1. Ces oeuvres agencées par thèmes et phases artistiques, aux médiums variés, entre gouache, encre de Chine, écoline (encre aquarelle), fusain … offrent au visiteur un enchantement pour les yeux. Et ce, en célébrant le 7e anniversaire de son décès. Ses oeuvres originales et humaines, datant des années 1960 aux années 2015, proviennent d’une énorme collection privée de la famille de l’artiste.

« Cette rétrospective n’est pas exclusivement un hommage au grand Shafiq, que j’aime décrire comme Le Philosophe des gens simples, au style saillant et exceptionnel, d’autant qu’elle authentifie un art qui se caractérise par une intense égyptianité. Shafiq est le gardien d’un riche héritage populaire égyptien, avec ses mythes, ses symboles et ses légendes », marque Walid Qanouch, président du secteur des arts plastiques en Egypte, dans le catalogue de la rétrospective.

A la salle Ofoq1, les mots de Hussein Bicar, autrefois adressés à son ami Gamil Shafiq, sont collés sur le mur de droite. « Tes oeuvres confirment que l’authenticité et l’originalité circulent dans tes artères comme un flux sanguin … Le véritable artiste n’a qu’à maîtriser l’art de la plongée, pour plonger en profondeur dans son art, afin de ressortir chargé de bijoux et de perles ». Des mots qui introduisent la série de la première exposition de Shafiq qui date de 1989 et qui est travaillée avec de l’écoline, aux compositions très épurées et au symbolisme poétique. D’ailleurs, l’artiste n’a exposé qu’après la cinquantaine, suite à l’encouragement de ses amis du groupe des Harafich de Naguib Mahfouz, ou de ses compagnons qui se regroupaient une fois par semaine, dans un café dans la bonne humeur et l’amitié pour débattre des choses de ce monde.

Les oeuvres de cette série reflètent un pêcheur face à la mer et l’inconnu, un poisson plein de bonté et accroupi sur une petite chaise, un autre allongé sur le sol entre deux corps fantomatiques et un troisième porté par deux amants, dans une scène romantique … Peindre le monde maritime, cela n’est d’ailleurs pas un hasard pour un passionné de la mer, un fils de Tanta, l’une des villes du Delta du Nil, au gouvernorat de Gharbiya. Shafiq possédait une maison à la Côte-Nord où il avait élu domicile dans la quiétude et le calme. Il aimait regarder la lune et les nuages, laissant ainsi son imagination dessiner des formes et des formes.

Le monde de Shafiq puise dans le folklore populaire égyptien, dans les croyances héritées d’une Egypte rêveuse, mythique et populaire. Elle peut être pharaonique, copte, grecque ou romaine ... c’est un monde régi par des super-héros, par des créatures légendaires évoluant dans un cadre exotique ou encore jaillissant de nulle part dans un vaste désert, sur une planète lointaine. Les protagonistes de Shafiq s’interrogent sur la condition humaine, sur le drame des vies simples. Et ce, à travers une immense série en encre de chine datée de 2000.

Focus sur la femme

La femme forte en solo est présente dans deux séries d’art datant des années 1999. L’une travaillée à l’écoline de couleur ocre et l’autre est créée à l’encre de Chine. Les deux séries sont disposées sur deux murs face-à-face. Ici, les portraits des femmes de Gamil Shafiq, aux corps forts, aux yeux larges et aux regards attentifs, voire contemplatifs, sont proches des portraits de Fayoum, ou encore à des icônes coptes. Dans l’art de Shafiq, la femme, le plus souvent peinte nue et avec des cheveux longs, se situe au centre de tout. Bien en chair, avec un corps bien présent, elle enlace son partenaire dans une relation où amour, érotisme et profonde intimité se confondent.


Un homme et une femme jaillissent de nulle part dans un vaste désert. (Photo : Mohamad Adel)

Ses origines, une source d’inspiration

En 1968, Shafiq dépeint une série d’oeuvres à l’encre de Chine, accentuant les membres de la troupe Awlad Al-Ard (les fils de la terre). Une oeuvre conjointement équipée d’une installation vidéo montrant une soirée animée, dans le temps, par cette troupe. « Awlad Al-Ard était très connue dans le temps à Suez pour son rôle de résistance. Mon père était le premier à documenter l’histoire de cette troupe et ses musiciens. Voici le maître fondateur de la troupe Al-Ghazali », explique Hala Shafiq, la fille de Gamil Shafiq. Elle poursuit : « Voici aussi le portrait de ma mère Solange, vu par mon père. Il la dépeint en 1960 et 1966. Très attaché à sa grand-mère maternelle, il la peint en 1958. L’artiste peintre Mohieddine Al-Labbad, le compagnon de mon père qu’il peint en 1970 et 1977, prend part à cette série. Le lac de Bourolos et l’oasis de Siwa sont peints en 1969. C’étaient les lieux les plus fréquentés par mon père dans sa jeunesse ».

D’autres tableaux des années 1960 reflètent des scènes d’acrobatie, de cirque et des danseuses du ventre du mouled et s’inspirent des origines villageoises de Shafiq. Le jeune Gamil aimait rester au bord du canal, à Tanta, écouter les contes de fées que narraient les habitants de son voisinage.

Gamil Shafiq est appelé par l’artiste peintre Yasser Gad, curateur de la rétrospective et directeur de la salle Ofoq1 Le Sinbad du noir et blanc. En grand format, Ghazl Al-Khayal (filage de l’imagination, 2015) décore le grand mur, face à l’entrée du hall d’Ofoq1. Créé à l’encre de Chine, cette oeuvre accentue un immense cheval qui s’élance avec toute sa force et sa grâce dans un tourbillon de vie.

Une centaine de sculptures en bois (sans date précise) est déposée sur des pieds tige. Sculptures et peintures de Shafiq se complètent. Shafiq aime le bois et lui donne une seconde vie. L’effet du temps marque les sculptures de Shafiq taillées à l’état brut et au réalisme troublant, loin du tohu-bohu cairote.

Jusqu’au 3 janvier 2024, de 10h à 21h (sauf le vendredi), à la salle Ofoq1, annexée au musée Mohamed Mahmoud Khalil et son épouse. 1, rue Kafour, Doqqi.

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