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Un pont entre deux rives

Lamiaa Alsadaty , Jeudi, 14 décembre 2023

Le pavillon Claude Monet est le premier roman du sociolinguiste et professeur des Universités franco-tunisien Foued Laroussi. Une autofiction ancrée dans deux cultures, élaborée dans un style mêlant impressionnisme et réalisme

Un pont entre deux rives

A la manière du peintre impressionniste Claude Monet qui a su envelopper le soleil levant de brume matinale, et l’écrivain Guy de Maupassant qui, devant un soleil entreprenant, a vêtu la mer d’un voile léger, Foued Laroussi peint, entre autres, les champs d’olivier, la gare de Sfax, la véranda et les persiennes, bleu indigo de sa maison familiale située au village tunisien de Laouabed.

En parallèle, il décrit la gare, le temps gris et pluvieux de Rouen et sa petite chambre à la cité universitaire là-bas « Le pavillon Claude Monet ».

Dans ce roman de dix chapitres, l’auteur, né en 1961, retrace son parcours. En 1981, un jeune homme de la campagne tunisienne vient s’installer à Rouen, afin de poursuivre ses études universitaires, à quelques kilomètres de Paris. Il laisse derrière lui la famille, les amis, le pays et emportant avec lui la culture tunisienne, la mentalité arabe et les conseils de son père : « N’oublie pas d’où tu viens ! ».

Le jeune homme qu’il était avait une image de la France telle que transmise par les auteurs arabes Taha Hussein, Bayram Al-Tonsi, Farid Ghazi, Soheil Idriss, Tewfiq Al-Hakim et d’autres. Donc, il avait le regard d’un jeune boursier rêveur qui, après avoir passé la première nuit avec ses collègues devant la gare du Nord — pensant que pour aller à Rouen, il fallait prendre le train de cette gare-là —, était choqué de tomber sur un lieu infect. Il s’interrogeait sur le lien qui aurait pu exister entre cet endroit et les intellectuels dont il a entendu parler. Puis, après une discussion philosophique, il a conclu que la gare du Nord n’était pas Paris, et Paris n’était pas la gare du Nord.

Il a vite compris, dès le premier jour, pourquoi Taha Hussein avait décrit Paris comme étant : « la ville des démons et des anges ».

Monet ne jouait qu’avec les couleurs pures ou leurs composantes, et Laroussi se limite dans le choix de sa palette pour ne conserver que les mots riches en couleurs et sensations. Ceux-ci lui permettent de tout dire par le simple mécanisme du « substantif » et du « verbe ». Une souplesse qui lui a permis de peindre l’espace tel qu’il est dans un moment donné.

L’auteur compose une peinture loin de révéler la forme idéale, mais plutôt l’apparence naturelle, qu’elle soit belle, fugitive ou changeante. L’impressionnisme se transforme, ainsi en des moments réalistes, pour esquisser non pas ce qui est beau, mais ce qui est vrai. Les événements sont relatés alors dans l’ordre de leur succession.

Laroussi adopte une approche particulièrement intéressante qui relève de sa personnalité de sociolinguiste, qui a dirigé le laboratoire de recherche en linguistique pendant une dizaine d’années. D’ailleurs, il dirige actuellement la fédération de recherche IRIHS (Institut de Recherche Interdisciplinaire, Homme Société) de l’Université de Rouen Normandie.

Il procède de la récupération de ce qui l’entoure et cherche à définir cet entourage, en ayant comme points de repère les dimensions sociales. Le cadre sociopolitique de l’oeuvre est brillamment souligné à travers les titres des articles lus par Laroussi durant son voyage de Sfax à Tunis : « Le gouvernement Mzali prépare les prochaines élections législatives de novembre » ; « La gauche recule dans les conseils des universités tunisiennes face aux islamistes » ; « En France, le gouvernement socialiste s’apprête à abolir la peine de mort » ; « Quelle stratégie soviétique au Moyen-Orient ? ».

Mémoire et culture

Deux aspects essentiels régissent le récit. D’abord, l’aspect littéraire présent à travers l’intertextualité : « Je repensais à La Voix de Paris, écrit par Taha Hussein. Avec un esprit lucide, un style remarquable et des mots qui vont droit au coeur, l’auteur fait découvrir aux lecteurs arabophones des écrivains français (…) Il parle de Gustave Flaubert, Lamartine, Charles Méré, Alphonse Daudet, Anatole France … ». Ensuite, l’aspect socioculturel. Celui-ci est parfois teinté d’humour : « Je remarquai une grande différence entre notre façon de prendre nos repas en Tunisie et celle des Français. Ces derniers prennent le temps de manger, ils savourent et dégustent ce qu’ils mangent. Chez moi, à la campagne, nous ne mangeons pas. Nous avalons les aliments. Le repas ne dure pas plus d’une demi-heure ». Le sociolinguiste et romancier élabore donc un travail sur la mémoire personnelle et collective, mais aussi sur la mémoire de la littérature arabe et française. Il crée un espace transversal où se rencontrent mémoire et culture.

Les traces du passé deviennent des repères pour construire une nouvelle voie. Il est cité pour être dépassé et afin de s’orienter vers de nouveaux horizons. Un point de départ qui conduit à un point d’arrivée. « L’histoire est nécessaire pour comprendre le passé, pour l’analyser, pour le méditer, pour en tenir compte. Mais en aucun cas, le passé ne doit prendre la place du présent. Je pensais aux paroles de Goethe : Ceux qui ne comprennent pas leur passé sont condamnés à le vivre, et à celles de Sénèque : Qui oublie le passé ne saurait comprendre l’avenir ».

Dans un style spontané et à travers des jeux de regards croisés, cette autofiction dresse un voyage dans le monde de la culture et du savoir. L’intrigue principale repose sur une histoire d’amour et a pour message la valeur absolue du travail. Elle ouvre des fenêtres et construit des ponts entre deux mondes, deux cultures. Enfin, elle a parfaitement créé un espace littéraire où se rencontrent lecteurs français et tunisiens, ou arabes francophones.

Le pavillon Claude Monet, de Foued Laroussi, AC éditions 2023, 319 pages.

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