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Les tranchées cathodiques

Najet Belhatem, Mardi, 29 octobre 2013

Les jeunes révolutionnaires se plaignent de médias qui font office de chape de plomb contre tout point de vue dissident. Le programme satirique de Bassem Youssef se retrouve lui aussi coincé dans la tourmente médiatique.

Dans la bataille des tranchées que vit l’Egypte entre les pro-Morsi qui ne lâchent pas prise et les adeptes des solutions radicales à leur égard et donc pro-Sissi, ce sont ceux qui tentent de sortir un quelconque son de cloche différent qui payent le prix fort et sou­vent dans les deux camps. « L’état d’urgence qui règne sur la rue égyptienne depuis le 14 août dernier est accompagné d’un autre état d’urgence plus pesant dans les institutions de presse et médias, qui se sont transformées en Maspero bis (en référence à la télévision publique), et la porte a été grand ouverte aux détracteurs de la révolution de janvier pour s’attaquer à cette dernière. Les jeunes de la révolution sont à bout et ont été obligés de retourner encore une fois aux réseaux sociaux, la seule fenêtre accessible, pour exprimer leurs points de vue et leurs critiques au pouvoir en place. Les médias leur ont imposé un siège plus dur que le siège du couvre-feu », écrit Mohamad Saleh dans le journal en ligne Al-Badil. Il fait remarquer que le conflit des révolutionnaires avec les médias publics et privés n’a pas cessé depuis le début de la révolution de janvier et a conti­nué durant la période du Conseil militaire, et pendant le règne des Frères, il y a eu une brèche entre les médias publics pro-Frères et les médias privés dont les intérêts ne conver­geaient pas avec ces derniers. « Puis les inté­rêts des médias privés et publics se sont unis encore une fois pour soutenir le pouvoir en place et le général Al-Sissi et il en a résulté ce que nous vivons aujourd’hui d’attaque à tout avis différent de celui du pouvoir ou le criti­quant. Les deux camps se sont unis pour ter­nir l’image des révolutionnaires ».

Dans un article publié dans Al-Masry Al-Youm, l’analyste et politologue Abdel-Moneim Saïd fait remarquer que ces jeunes révolutionnaires sont en partie responsables de leurs déboires. « La jeune génération que nous avons aujourd’hui est soit dépourvue d’idées, soit ne proposant rien d’autre que des slogans sans contenu pratique. Nous avons une nou­velle génération qui a fait deux révolutions, elle nous a amené les militaires la première fois et les Frères musulmans la deuxième fois. Et sa seule production intellectuelle est le slo­gan : Pain, liberté, justice sociale et dignité humaine ».

Bassem Youssef rejoint la bataille

Comme les jeunes de la révolution, le présen­tateur satirique Bassem Youssef, qui a repris la nouvelle saison de son émission Al-Bernameg, s’est retrouvé dans la tourmente. S’étant fait une solide célébrité grâce à ses émissions viru­lentes contre l’ex-président Mohamad Morsi et le régime des Frères musulmans, tout le monde l’attendait au tournant face à la nouvelle donne que vit le pays. Ayant critiqué l’engouement sans condition de grandes tranches de la socié­té pour le général Al-Sissi à tel point que des gâteaux ont été confectionnés pour la fête à son effigie, il s’est retrouvé au centre d’une vio­lente polémique, et une célèbre actrice, Ghada Abdel-Razeq, a menacé de le traîner en justice pour « avoir injurié Al-Sissi ». Du coup : boule de neige, la critique de cinéma Magda Khayrallah a demandé à l’actrice en question de s’éloigner d’Al-Sissi, l’accusant de changer de position depuis la révolution de janvier de pro-Moubarak à pro-Morsi à pro-Sissi.

Et du coup un programme satirique s’est transformé en champ de bataille politique, et certains comme Khaled Al-Berri qui écrit dans le quotidien Al-Tahrir ont accusé Bassem Youssef lui-même de s’être mis dans cette case. « Le fait d’avoir transposé son pro­gramme de la case d’oeuvre artistique à une oeuvre politique va causer sa perte. Pourquoi Bassem Youssef insiste-t-il sur le fait d’envoyer des messages directs en se transformant en leader politique ? ». Khaled Al-Berri oublie peut-être que c’est exactement ce que Bassem faisait du temps de Morsi. En fait, ce n’est pas Bassem Youssef qui l’a fait mais son public qui attend de lui des exploits. La première émis­sion de la nouvelle saison a été attendue comme le discours d’un président en temps de guerre ! Et malgré lui, il s’est retrouvé coincé lui aussi entre les tranchées d’une bataille où il ne fait pas bon d’être en dehors des camps. Et ceux qui ne l’ont pas critiqué pour ses satires politiques l’ont épinglé pour ses dérives « morales » avec des connotations sexuelles trop osées.

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