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Et après ?

Abir Taleb , Mercredi, 22 novembre 2023

Une trêve de quelques jours en contrepartie d’un échange de détenus entre le Hamas et Israël, tels seraient les termes d’un accord sur le point d’être conclu. Un deal qui ne signifie en aucun cas la fin de la guerre à Gaza.

Et après ?

47e jour de guerre. Israël défie le monde. Gaza devient une ville fantôme. Compte ses morts, aujourd’hui aux alentours de 13 000, dont 5 500 enfants, selon le Hamas. Sous les bombardements indiscriminés de l’armée israélienne, la bande de Gaza se transforme en champ de ruines. Ses hôpitaux en zones de mort. Ses écoles en charniers. Ses habitants errent vers l’inconnu. 800 000 déplacés, dit l’Autorité palestinienne. Selon le Bureau des Nations-Unies pour la coordination des affaires humanitaires, au moins 58 % des habitations de l’ensemble de l’enclave sont détruites ou endommagées. Et d’après l’Autorité palestinienne, 280 institutions d’éducation et plus de 200 lieux de culte ont été endommagés. Tous les hôpitaux de Gaza sont à l’arrêt, sauf un. Les réseaux de distribution d’eau et d’électricité sont inutilisables.

Pendant ce temps, toute l’attention de la communauté internationale se porte sur une question : la libération des otages. Les tractations s’intensifient pour parvenir à un accord sur une trêve en contrepartie de la libération d’un certain nombre d’Israéliens retenus en captivité par le Hamas le 7 octobre. Il serait imminent, à en croire les déclarations des uns et des autres. (Ndlr : aucune information sur la conclusion d’un accord n’était disponible lors de l’impression du journal). « Le Hamas a livré sa réponse aux frères du Qatar et aux médiateurs. Nous nous approchons de la conclusion d’un accord de trêve », a déclaré, mardi 21 octobre, le chef du mouvement, Ismaïl Haniyeh, cité dans un bref message sur le compte Telegram du groupe. Quelques heures plus tôt, le président américain, Joe Biden, disait « croire » qu’un accord était proche. L’adjoint au conseiller à la Sécurité nationale du président américain a, lui, précisé que le texte en question prévoyait la libération de « plusieurs dizaines » de personnes en échange d’une « période prolongée de pause » dans les combats. Et le premier ministre du Qatar, Mohammed bin Abderrahmane Al Thani, a affirmé qu’il ne restait que des obstacles « très mineurs » d’ordre « logistique » ou « pratique ». Dans le même temps, la Croix-Rouge a annoncé mardi que sa présidente a rencontré Haniyeh au Qatar « afin d’avancer sur des questions humanitaires ».

Mais le diable se cache dans les détails. L’accord a été annoncé imminent à plusieurs reprises. Puis rien. « Dans un premier temps, il était sur le point d’aboutir mais l’incursion de l’hôpital Al-Shifa par l’armée israélienne a tout gâché », explique Mohamed Abdel-Razek, chercheur au Centre égyptien de la pensée et des études stratégiques (ECSS). Selon l’analyste, les différends concernent le nombre de détenus à libérer et la durée de la trêve. « Le Hamas veut libérer 50 personnes, des femmes et des enfants, en contrepartie de la libération de l’ensemble des femmes et enfants palestiniens détenus dans les prisons israéliennes, aux alentours de 150. Quant à Israël, il veut la libération de l’ensemble des femmes et enfants pris en captivité par le Hamas. Cela pose un problème logistique puisque le Hamas n’a pas de chiffre exact et que d’autres factions, comme le Jihad islamique, en détiennent aussi », explique Abdel-Razek, en ajoutant que l’autre point de désaccord concerne la durée de la trêve, « le Hamas veut au moins cinq jours, Israël pas plus que trois pour ne pas donner l’occasion au mouvement de se réorganiser », dit-il. Alors que le Hamas, lui, entend montrer qu’il a atteint son objectif affiché dès le début de l’opération, à savoir la libération de tous les prisonniers palestiniens.

Les priorités des uns et des autres

Du côté des Israéliens comme de celui de leurs alliés occidentaux, l’attention est aujourd’hui entièrement donnée au deal sur la libération des personnes détenues par le Hamas. La pression est grande sur le gouvernement de Benyamin Netanyahu à ce sujet. Pour Israël, il s’agirait de calmer l’opinion publique israélienne d’un côté, et l’opinion publique mondiale de l’autre, alors que les condamnations et les critiques se multiplient à l’égard de la brutalité israélienne, le nombre énorme de morts civils et la destruction des quartiers résidentiels et de l’infrastructure. Une trêve de quelques jours permettant de calmer quelque peu la situation, alors que les images qui circulent sur les morts, les blessés et les destructions attisent la colère contre Israël.

En effet, le Haut-Commissaire de l’Onu aux droits de l’homme, Volker Türk, a condamné, dimanche 19 novembre, les « événements horribles » à Gaza, estimant que certaines actions de l’armée israélienne, comme la frappe sur l’école de Jabalia, pourraient constituer des « crimes de guerre ». Le président français, Emmanuel Macron, a interpellé le premier ministre israélien sur les « trop nombreuses pertes civiles ». Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a demandé à la Cour Pénale Internationale (CPI) d’ouvrir une enquête sur la guerre. Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a déclaré, en recevant, lundi 20 novembre, des homologues de pays arabo-musulmans, dont ceux d’Egypte, d’Arabie saoudite, de Jordanie en plus de celui de l’Autorité palestinienne, que la guerre à Gaza « remettait en question la notion du bien et du mal et les principes fondamentaux de l’humanité ». La même délégation arabe s’est ensuite rendue en Russie, alors que les BRICS sont eux aussi montés au créneau, avec une réunion extraordinaire virtuelle tenue mardi 21 novembre, axée sur la situation à Gaza.

 Des combats qui s’étendent vers le sud

Autant de développements qui montrent que la fracture mondiale s’installe bel et bien. Comme au bon vieux temps de la Guerre froide. Alors qu’Israël et ses alliés semblent limiter toute la question à celle de la libération des Israéliens captivés par le Hamas, l’avenir de la guerre reste inconnu.

Un tel deal, s’il a lieu, sera loin de signifier le début de la fin de la guerre. Ni Israël, ni leur inconditionnel allié, les Etats-Unis, ne veulent entendre parler de cessez-le-feu. Au contraire, un mois et demi après le début de la guerre, les forces israéliennes étendent leurs opérations vers l’ensemble de la bande de Gaza.

« Si Israël veut étendre ses opérations vers le sud, c’est pour deux raisons. D’abord, militairement parlant, l’armée israélienne n’a remporté aucun succès notable depuis le lancement de l’offensive terrestre dans le nord de Gaza le 27 octobre. Elle a donc besoin d’une quelconque victoire pour améliorer son image à l’intérieur et à l’extérieur. C’est pour cela que l’attention est désormais portée vers le sud, notamment Khan Younès, qui abriterait des tunnels et où se cacheraient certains leaders du Hamas, dont le célèbre Yahya Sinwar, l’une des figures les plus recherchées par Israël », explique Abdel-Razek. Ensuite, poursuit-il, « vient l’objectif réel d’Israël, à savoir le déplacement forcé des Palestiniens ».

Il y a quelques jours déjà, des tracts israéliens ont été lâchés sur des localités du sud pour inciter les habitants à l’évacuer. Mais pour aller où ? Une bonne partie de la population du nord a déjà été poussée vers le sud. Israël préconise la création d’une « safe zone », une « zone sûre », dans le coin sud-ouest du petit territoire, le long de la Méditerranée. Mais, les agences des Nations-Unies, dans un communiqué commun exceptionnel, ont rejeté cette proposition et refusé d’y participer.

Un « protectorat de l’Onu » à Gaza après la guerre ne serait pas une solution, a estimé le secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, plaidant pour une « transition » impliquant de multiples acteurs, notamment les Etats-Unis et les pays arabes. Une option loin de plaire aux Palestiniens et aux Arabes. Dans le même temps, le fossé se creuse entre les Etats-Unis et Israël sur le rôle que pourrait prendre l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas dans la bande de Gaza.

Alors que Joe Biden a souhaité, dans un article publié par le Washington Post, qu’à terme, Gaza et la Cisjordanie soient dirigées par une Autorité palestinienne « revitalisée », Netanyahu a déclaré : « Nous ne menons pas une guerre pour transférer le pouvoir à l’Autorité palestinienne ».

Bref, l’avenir reste inconnu. Et pour le moment, Israël se concentre toujours sur un objectif, non pas celui de détruire le Hamas, mais celui de détruire la bande de Gaza et de pousser ses habitants à l’exil.

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