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Mohamed Khayata : L’artiste et l’exil

May Sélim, Samedi, 18 novembre 2023

Photographe, peintre et artiste pluridisciplinaire, le Syrien résidant au Liban Mohamed Khayata traduit dans son oeuvre le rêve de tout expatrié : revenir à sa terre d’origine. Il part de son expérience personnelle pour évoquer celle de tous les autres.

Mohamed Khayata

Il a dédié à la Palestine sa récente exposition, tenue à la galerie Azad au Caire sous le titre de Placenta. « L’exposition a eu lieu à un moment fatidique du conflit palestino-israélien. La Palestine est en quête de liberté. Elle lutte contre la plus brutale machine coloniale, avec tous ses outils. La Palestine pour tout Arabe est à la fois la mère, le placenta et l’enfant », souligne l’artiste Mohamed Khayata, qui a choisi de mettre en relief ses sentiments à travers l’idée du placenta : cet organe éphémère et autonome qui se forme spécialement durant la grossesse pour assurer le développement du foetus et qui est expulsé 30 minutes après l’accouchement. Il joue le rôle de barrière protectrice. La Palestine, comme la Syrie, le Liban et les pays de la région, se trouve en conflit. Pour l’artiste pluridisciplinaire, elle reste un symbole de la survie, de la mère patrie. « Ce qui s’est passé en Syrie se passe actuellement en Palestine, même si les circonstances politiques sont différentes. Les gens souffrent du déplacement forcé et du partage », dit-il pour déplorer la situation.

Mohamed Khayata porte sa patrie dans le coeur, il est habité par le rêve du retour à sa terre natale, aspirant à une vie meilleure. Dans Placenta, il a essayé de se rappeler ses années d’enfance, lorsqu’il avait entre 4 et 5 ans. Sur les tableaux, sa mère, au bord d’un bateau, portait son bébé dans les bras, assurant son passage d’un monde à l’autre. « Le thème de l’exposition m’a hanté pendant longtemps. Je vais continuer à creuser le sujet. J’ai encore plein d’autres choses à exprimer là-dessus ». Les acryliques de Khayata ressemblent à des sketchs. Ses lignes ne sont pas sans rappeler la technique de dessin, avec des couleurs restreintes. Les détails des visages et des corps en noir ou en gris sont accentués. « J’aime donner la sensation de dessiner spontanément un sketch. Celui-ci garde l’aspect rapide et sincère de ce qui est réalisé sur le vif. Je pars toujours du sketch pour ensuite en faire un tableau ».

Il a été passionné par les arts plastiques dès son âge tendre. Il aimait jouer avec la pâte à modeler et créer de petites statues colorées. « A l’école, ma professeure appréciait mes statuettes. Elle m’incitait à participer à de nombreuses compétions pour enfants. Et m’a initié à la poterie. C’était surprenant pour moi de voir mes statues durcir et prendre corps. Avec la pâte à modeler, les statues étaient facilement abîmées. En 5e primaire, j’étais sélectionné parmi les élèves les plus brillants et donc invité à participer à un camp de 4 jours à Homs », se souvient-il.

L’enfant a dû faire face à son père qui refusait son voyage. « Il avait toujours cette peur de nous perdre, mes frères, mes soeurs et moi. Mais j’ai fini par passer les plus beaux jours de ma vie dans ce camp où je ne faisais que dessiner et modeler de l’argile », sourit-il. Le petit dessinait désormais en cachette ou lorsque ses parents sortaient de la maison. A leur retour, il cachait automatiquement son cahier de dessin sous son lit et faisait semblant d’étudier.

Après le bac, il était entré en confrontation avec ses parents qui refusaient qu’il fasse ses études aux beaux-arts. Par un coup de chance, ses résultats ne lui permettaient pas d’être admis à une autre faculté. Et donc, il a brillé dans la sculpture, le design intérieur, etc. « J’aimais aussi photographier mon entourage. Les mères, en Syrie, ont l’habitude de recycler les anciens habits de leurs enfants et d’en faire un quilt. Le quilting est une ancienne tradition dans les anciennes maisons syriennes. La maison réunit d’habitude la grande famille avec ses différentes branches. Les membres de ma petite famille restaient dans une seule pièce, ensemble. Chaque pièce de la maison était munie d’un grand placard. Le matin, les femmes rangeaient leurs quilts colorés dans les placards. Le soir, elles les faisaient sortir pour préparer les lits et se coucher. C’était un rite quotidien », raconte-t-il.

Il s’amusait alors à prendre en photo les membres de sa famille et les amis, avec ce quilt. Celui-ci l’a accompagné dans plusieurs de ses expositions. « Je postais mes photos sur Facebook. La Fondation de Tripoli au Liban m’a contacté afin d’organiser une exposition regroupant ces photos. A l’époque, je poursuivais mes études supérieures aux beaux-arts, ce qui était censé me dispenser du service militaire. Mais les papiers nécessaires pour en être dispensé ont traîné pendant longtemps. J’ai alors quitté la Syrie, avec les soixante photos à exposer dans un sac de voyage ».

L’exposition a connu un grand succès. « J’ai eu mon père au téléphone et il m’a demandé de rester au Liban. Les papiers qui devaient me permettre d’éviter le service militaire n’étaient toujours pas prêts. C’était vers la fin de 2012, et le climat politique était assez tendu. Je ne voulais pas être contraint à porter des armes ».

Le Liban lui a donné une plus grande liberté, un espace pour créer. « Après ma première exposition de photographie, j’ai continué à prendre des photos. J’ai même travaillé un quilt et commencé à prendre des photos pour des modèles libanais avec ce quilt. En Syrie, j’ai également utilisé le quilt pour exprimer ma perception du monde. Au Liban, j’ai voulu connaître davantage le monde dans lequel je me retrouvais, connaître des expatriés comme moi », indique Mohamed Khayata, qui a ensuite évoqué les souvenirs de la Syrie dans une exposition intitulée Stitching my Syria Back, en 2014. « Quand je suis parti, je n’ai fait mes adieux ni à mon studio, ni à ma famille. Ce n’était pas ma propre décision de rester loin du pays. Les circonstances étaient accablantes. La Syrie ne m’a jamais quitté ».

De la photographie, l’artiste est ensuite passé à la peinture en acrylique. Il a peint son quilt avec différents protagonistes, dans l’exposition Bits & Pieces à la galerie 392 rmeil 393.

Un an après son installation à Beyrouth, Khayata a fait la connaissance du metteur en scène iraqien Jawad Al-Assadi qui dirigeait le théâtre de Babel. Ce dernier lui a ouvert les portes de son théâtre, afin d’y travailler : faire des brochures, le design de posters pour les spectacles, etc. « C’était une belle expérience. Je me suis rapproché du théâtre engagé d’Al-Assadi. Pendant 3 ans, ce théâtre était ma maison. Le matin, je travaillais, et si j’ai besoin de faire une sieste, j’avais les planches à ma disposition. C’était un grand espace ... C’est exactement ce que le Liban m’a offert ».

L’artiste ne cessait de s’interroger : pourquoi la Syrie a-t-elle connu autant de conflits, de troubles et de guerres ? Pourquoi le monde arabe est-il condamné à un tel sort ? Mohamed Khayata a entrepris une longue recherche sur l’histoire de la région, sur la culture des pays arabes, etc. « J’ai voulu aussi comprendre pourquoi les zones rurales en Syrie ont été ravagées par Daech. J’ai fouillé dans la culture musicale de la Syrie en commençant à jouer sur le daff. Un ami m’a laissé le sien avant de partir. J’ai appris à jouer par essai et erreur, puis j’ai rejoint la troupe musicale Al-Saalik. Ensuite, j’ai étudié les chansons traditionnelles, en apprenant à déchiffrer leurs paroles et les sens cachés. Souvent, les paroles évoquent la vie rurale d’Al-Reqqa, d’Um Al-Zuluf ou d’autres zones agricoles. Elles parlent des animaux ayant de grands yeux tendres, à la recherche de nourriture ». Ces chansons lui ont inspiré l’exposition Um Al-Zuluf en 2017. « Les villages, notamment ceux situés dans des zones historiques, gardent les traces d’une grande civilisation ravagée par le temps. L’apparition du pétrole dans la région a complètement transformé l’histoire et la politique des pays arabes », estime-t-il.

Ses expositions Walking on Thread (2015), Takhly (2018) et La mer Egée (2018) abondaient de douleur, d’amertume et de crainte. « L’ambiance accueillante du Liban n’est plus. Le pays a été marqué par de grands événements : le soulèvement, l’explosion du port de Beyrouth, la crise économique, etc. Les Libanais, ayant une grande histoire de conflits confessionnels, se méfient beaucoup des étrangers ».

Walking on Thread et Takhly exprimaient le conflit intérieur de l’artiste, qui essayait de trouver sa place dans ce monde, tiraillé entre sa terre d’origine et sa terre d’accueil. Il est toujours d’ailleurs dans cette phase transitoire entre deux horizons, entre deux mondes. La mer Egée (2018) insistait sur l’immigration clandestine et la crainte de l’inconnu. « La mer et la perte d’une personne constituent toujours mes grandes peurs. Mon frère aîné avait pris le large, en direction d’un monde nouveau. Pendant une semaine, nous n’avions aucune nouvelle de lui. Je suis toujours obsédé par cette idée. Je ne voulais pas être forcé à subir un sort pareil. Quand je dessine la mer, j’essaye souvent de vaincre mes peurs ». Khayata exprime ainsi les sentiments de tout expatrié, obligé de quitter les siens.

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