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Des mots pour raconter la guerre

Lamiaa Alsadaty , Jeudi, 05 octobre 2023

Aux côtés des soldats, sur le front, correspondants de presse et écrivains rapportaient l’histoire. Quelle que soit la forme littéraire qu’ils ont choisie, la guerre fut le personnage principal.

Des mots pour raconter la guerre
Gamal Al-Ghitany sur le front.

Entre écrire et décrire, ce n’est pas que la lettre « d » qui change l’action. Tout comme les soldats sur le front qui cherchaient à libérer le Sinaï de l’ennemi et qui ont multiplié les sacrifices pour le retour de la terre, des reporters militaires étaient présents sur le champ de bataille. Leurs rôles n’étaient pas seulement de raconter ce qui se passait sur le front, mais certains étaient aussi déterminés à refléter, à travers la qualité de leurs écrits, leur expérience individuelle en côte à côte avec les soldats. De nombreux reporters militaires ont écrit leurs souvenirs sur la guerre de 1973 dont, entre autres, Gamal Al-Ghitany, Abdo Mobacher et Salah Qabadaya. Né en 1945 dans une famille modeste de la Haute-Egypte, Gamal Al-Ghitany est un nom phare de la littérature et de la presse égyptiennes. Il a couvert la guerre israélo-arabe de 1973, puis est devenu rédacteur en chef des pages culturelles au quotidien Akhbar Al- Youm, avant de prendre en 1993 la direction d’Akhbar Al-Adab, l’une des plus importantes revues culturelles égyptiennes. Dans son livre Ala Khat Al-Nar, Yawmiyat Harb Octobar (sur la ligne de feu, journal de la guerre d’octobre), édition Kitab Al- Youm, 2019, sorti 5 ans après sa disparition, est publiée une partie de ses correspondances envoyées au journal Akhbar Al-Youm, alors qu’il travaillait comme correspondant militaire pendant la guerre d’usure, puis celle d’Octobre, entre 1969 et 1974.

Dans cet ouvrage, Al-Ghitany partage ses observations personnelles sur les événements militaires et leurs effets politiques. Il y raconte comment il a décidé de rejoindre le groupe 39 sous le commandement d’Ibrahim Al-Rifaï, ce qui lui a permis de traverser le Canal de Suez pendant la guerre d’usure.

Mohamed Al-Ghitany, fils du grand écrivain, a souligné dans la préface du livre : « Ceux qui ont suivi le parcours d’Al-Ghitany sont capables de comprendre comment le destin lui a joué un tour, et que celuici a changé l’orientation du jeune journaliste qu’il était. Très pris par le désir de contrer l’agression qu’a subie l’Egypte, il avait rejoint le journal Akhbar Al-Youm, après avoir travaillé pendant des années dans le tissage des tapis. Al-Ghitany a insisté sur le fait de se rendre sur le front, dans les tranchées parmi les soldats. Il devait remettre ses articles en vue qu’ils soient publiés par le journal. Mais son rédacteur en chef, Moussa Sabri, lui a attribué, ainsi qu’à son compagnon de voyage, le photographe Makaram Gadel Karim, une voiture équipée d’un téléphone. C’était un vrai fantasme à l’époque ! Ils ont pu ainsi émettre leur travail en très peu de temps et de manière instantanée ».

Les récits d’Al-Ghitany sur la guerre sont bien nombreux. Un an après la victoire, l’Organisme général du livre publie son ouvrage Al-Misriyoune wal Harb, Sadmate Youlyou ila Yaqazet Octobar (les Egyptiens et la guerre, du choc de 1967 au réveil d’octobre 1973). Dans cet ouvrage, il défend l’esprit combattant des Egyptiens, allant audelà de la propagande divulguée par l’Occident à partir de 1967, décriant ainsi la guerre psychologique menée contre eux. Les Egyptiens étaient souvent dépeints comme un peuple incapable de se battre, et dont la civilisation ancienne n’implique pas de capacité à conjurer l’agression.

Ibrahim n’est plus !

Al-Ghitany passe brillamment dans ce récit de l’historique au social, de la guerre comme mobilisation militaire à la mobilisation des valeurs, pour esquisser le portrait du combattant lambda.

Dans ses écrits sur le front, Al- Ghitany avait le souci de décrire, dans un langage plutôt littéraire que journalistique, le patriotisme égyptien incarné par les soldats. Il n’a de cesse souligné comment ce paysan, ouvrier, cadre, médecin ou ingénieur s’est transformé d’un homme ordinaire à un combattant. Ibrahim, qu’Al-Ghitany a pleuré dans son ouvrage, en est un exemple. « Je me souviens de la nuit, de l’odeur de la poudre, de la panique de l’ennemi et de l’audace d’Ibrahim qui nous stimulait. (…) La nuit dernière, nous sommes sortis avec lui comme d’habitude, défiant la mort, le danger et l’agression. (…) Et au moment propice, nous avons tiré nos canons : d’énormes objets en acier ont pris feu. (…) Nous nous sommes précipités vers l’avant pour poursuivre les ennemis qui ont sauté des véhicules blindés accompagnant les chars. (…) La plupart d’entre eux ont été tués, mes collègues ont crié : Ibrahim ! ».

Dans un esprit tout à fait différent, Salah Qabadaya fait entrer les lecteurs dans le monde de l’armée et les coulisses arides de la guerre. Surnommé le doyen des reporters militaires, Salah Qabadaya a vécu et a assisté à 3 guerres. Né à Port-Saïd en 1936, il fut choisi en tant que reporter militaire du journal Al-Akhbar. Ses premières missions ont commencé dans les années 1960, afin de couvrir la guerre du Yémen, durant laquelle il fut gravement blessé à l’épaule gauche où 3 balles se sont logées. En reconnaissance de son courage, Ali et Moustapha Amin, les deux frères journalistes et fondateurs d’Al-Akhbar, l’ont honoré avec un bonus de 250 L.E. La deuxième phase de son parcours a débuté avec la guerre de Juin 1967, il a alors couvert la guerre d’usure et celle d’Octobre 1973. « J’ai suivi de près certaines étapes de la préparation à la guerre et des entraînements. Toutefois, tout ce que nous avons vu n’était pas forcément applicable sur le front. Je suivais en tant que correspondant militaire de vastes opérations d’entraînement par nos forces blindées soutenues par des avions de l’armée de l’air … », raconte-t-il dans l’un de ses articles.

Sorti lors de la troisième semaine des batailles, son ouvrage Al-Saa 14,5 (14h30) fut le premier ouvrage reflétant une image journalistique de ce qui se passait sur le front.

Le Golan aussi

En 1976, un autre ouvrage du reporter d’Al-Ahram, Abdo Mobacher, a vu le jour : Yawmiyat Octobar fi Misr wal Golan (journal de la guerre d’octobre, en Egypte et au Golan). Né en 1937 à Charqiya (dans le Delta), Mobacher est détenteur d’une dizaine d’ouvrages sur la guerre. « Les histoires de guerre ne finiront jamais, même si on en parle pendant des jours et des jours », a-t-il déclaré dans une entrevue à la télévision égyptienne. Son témoignage est particulièrement intéressant, car il aborde en détail, jour après jour, les stratégies adoptées par l’Egypte et la Syrie, auxquelles il a consacré deux grandes parties.

« La Syrie a fait la guerre aussi, et ce fut une surprise à laquelle l’ennemi ne s’attendait pas. Le feu s’est déclenché simultanément sur les deux fronts. L’ennemi n’a peutêtre pas fait face à une surprise pareille depuis l’entrée des armées arabes en Palestine, le 15 mai 1948. (…) Ayant fait face aux Arabes pendant de nombreuses années, il (l’ennemi) était persuadé qu’une telle situation ne se produirait jamais et que le principe d’attaque resterait constamment entre ses mains. Il a donc commencé à sortir de sa prudence ».

Ce genre d’écrits a permis de voir la guerre selon des perspectives différentes, mais aussi de mettre en relief le rôle des individus qui ont eu le plus de courage et de bonne volonté.

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