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Amal Metwally : Octogénaire et … étudiante

Manar Attiya , Samedi, 30 septembre 2023

Après le décès de son mari, Amal Metwally a repris l’école qu’elle avait quittée à dix ans. En juin dernier, elle a obtenu un master à l’âge de 80 ans, et prépare désormais son doctorat.

Amal Metwally
(Photo : Mohamad Abdou)

« Continuer mes études a toujours été pour moi un objectif de vie. Je m’étais dit qu’un jour, je serais capable de le réaliser. Et j’ai réussi », confie Amal Metwally, originaire du village de Darb Al-Tebanna, près de Mansoura, à 145 km du Caire.

En février dernier, à 80 ans, elle a obtenu un master en sociologie, avec mention Très Honorable et félicitations du jury. Elle avait choisi de travailler sur un sujet qui l’intéresse directement, à savoir le mode de vie socioculturel des personnes âgées.

Les membres de sa famille ont assisté à la soutenance de son mémoire, poussant des cris de joie qui ont retenti dans les locaux de l’Université de Mansoura, dans le Delta. Ses enfants ont distribué du chocolat, fiers d’avoir une mère si tenace. Et ses petits-enfants ont offert des boissons fraîches à l’assistance, ne croyant pas leurs yeux en voyant leur grand-mère se transformer en star médiatisée, après avoir été pendant longtemps une simple femme au foyer. Les photos de cette dame circulent désormais sur les réseaux sociaux. Une vraie battante qui a toujours relevé les défis.

Amal a décidé de reprendre ses études préparatoires à l’âge de 68 ans. Elle se souvient qu’après avoir terminé l’enseignement primaire en 1953, elle a été contrainte d’abandonner l’école. « Mon père, maire du village, avait 8 filles ; il pensait qu’une fille n’avait pas le droit à l’éducation, pour des raisons sociales et économiques », se rappelle Amal, qui rêvait cependant de retourner sur les bancs de l’école.

Plus tard, vers 14 ans, elle a consenti à un mariage arrangé. Issu d’une famille aisée, son prétendant est tombé éperdument amoureux d’elle, c’était un riche propriétaire agricole. « Moi aussi, j’ai eu le coup de foudre. Mais il a toujours été catégorique au sujet de mon éducation ; j’ai systématiquement compris que ça allait être une source de conflit entre nous », raconte-t-elle.

Il lui a fallu attendre quelque temps après le décès de son conjoint en 2011 pour essayer de rattraper le temps perdu. « J’aurais aimé arrêter l’horloge, ou tout du moins la ralentir … », dit-elle avec confiance, les yeux grand ouverts sur le monde, rappelant la célèbre chanson de Léo Ferré.

Après avoir vécu un calvaire dans l’ombre, cette femme, très intelligente, a été encouragée par sa fille aînée, Chérine Al-Awady, professeure à la faculté de mass media. « Tu es assez cultivée et en pleine forme, pourquoi ne pas retourner sur les bancs de l’école ? Il n’est jamais trop tard maman », lui disait-elle.

Alors, l’étudiante d’âge mûr reçoit un baccalauréat littéraire à 71 ans. Puis à 74 ans, elle fait des études universitaires en sociologie, côtoyant ainsi sa petite-fille. Ses professeurs lui disaient d’ailleurs : « Quel plaisir d’enseigner à deux générations différentes de la même famille ! Une grand-mère et sa petite-fille de 18 ans ! ».

Au départ, elle était envahie par la peur : « Suis-je encore capable d’apprendre ? De passer 8 heures par jour assise sur un banc ? Comment serai-je perçue ? ». Ces questions lui torturaient l’esprit. Qui dit école dit devoirs et examens. « J’étudiais et révisais tous les après-midi et pendant les weekends, et je passais mes matinées avec mes enfants et petits-enfants. Les uns m’expliquaient les leçons difficiles, alors que les autres me corrigeaient les devoirs. J’ai commencé à prendre ma routine. Et je ne voulais pas faire marche arrière. Les cours étaient tellement différents de ce que j’avais connu quand j’étais jeune ». A son jeune âge, Amal était brillante en classe, et elle l’est redevenue. « J’ai obtenu 90 % à la 3e année préparatoire, et 80 % au bac ».

Amal a combattu le cancer à deux reprises, et à chaque fois, on était presque sûr qu’elle n’allait pas être en mesure de poursuivre ses études. La toxicité de la chimiothérapie affectait sa mémoire à court terme. Cependant, elle n’a jamais renoncé. Bien au contraire, elle a décidé de retrousser les manches et d’entamer un master. « Pour moi, c’était une façon de s’accrocher à la vie et de combattre la maladie. J’ai souffert d’abord d’un cancer au pied gauche en 2002, puis d’un cancer du sein en 2011 ».

Pour Amal, la première journée de cours à la faculté était la plus difficile. « Je crois que c’était le jour le plus dur. Il fallait remettre en route la machine estudiantine. Rester assise et concentrée pendant toute une journée était éreintant ! De plus, les bancs n’étaient pas très confortables pour moi. J’étais ahurie à l’idée que cela allait durer neuf mois … Mais je me suis vite habituée au rythme des cours, en dépit de la fatigue ».

Amal a été bibliophile dès sa tendre enfance. Passionnée de lecture, elle a passé quelque 70 ans chez elle à dévorer des romans et tous les livres qui lui tombaient sous la main. C’est son beau-frère, plus âgé de 15 ans, qui l’a habituée à lire alors qu’elle n’avait que 11 ans.

Après les tâches ménagères, Amal se mettait à lire jusqu’aux heures tardives. Elle lisait sur tout : la spiritualité, la nature, les vertus des herbes médicinales et des plantes … « J’adorais aussi lire sur les huit planètes du système solaire, spécialement Vénus. C’est l’unique planète qui tourne dans le sens des aiguilles d’une montre. Toutes les autres tournent dans le sens inverse », précise-t-elle.

Ses enfants se rappellent que lorsqu’ils rentraient de l’école, leur mère les accueillait souvent par des phrases qui les poussaient à réfléchir ; parfois il s’agissait d’un extrait d’ouvrage qu’elle avait lu la veille. Elle lisait également des magazines de toutes sortes : mode, jardinage, décoration …, ainsi que des livres de cuisine. Et essayait d’appliquer les recettes de grands-mères glanées au fil de ses lectures. « Chaque soir, elle nous lisait une histoire », se souvient son fils benjamin, Moustafa, qui a un master en polytechnique.

Son époux était lui aussi un lecteur assidu, il avait l’habitude de lui offrir des romans de Youssef Al-Sébaï, Youssef Idris, Ehssan Abdel-Qoddous et des poèmes de Nizar Qabbani, ainsi que des traductions arabes de Baudelaire, Victor Hugo, Descartes, Oscar Wilde, Tolstoï, Gabriel Garcia Marquez et Arthur Miller. Sa bibliothèque a alors débordé, et les piles de livres ont envahi le plancher.

Cette grand-mère tendre et généreuse est aussi appelée dans son entourage Om Al-Dakatra (la maman des docteurs et des professeurs). Car sa fille aînée est gynécologue, la deuxième est professeure à la faculté de mass media, le cadet est titulaire d’un doctorat en polytechnique et le benjamin détient un master en polytechnique. Et ce n’est pas tout. Ses 11 petits-enfants ont tous très bien réussi leurs études : l’un est avocat et enseigne le droit à l’université, l’autre est diplomate, un troisième travaille auprès des Nations-Unies, etc.

« Ce n’était pas une rigolade ! Et rien ne devait être pris à la légère. Je devais apprendre pour avancer dans la vie. Et ce fut un vrai triomphe sur le destin », conclut la vieille étudiante qui a commencé en juin dernier une thèse en sociologie, et a été admise en première année à la faculté des lettres, section anglaise. Elle reviendra très prochainement à l’université dont la rentrée est prévue au début du mois d’octobre.

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