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Tahia Shams Eddine : Une vie dédiée à l’opéra

Névine Lameï, Samedi, 23 septembre 2023

La soprano Tahia Shams Eddine vient d’être nommée à la tête de la troupe de l’Opéra du Caire. Elle prépare une programmation visant à attirer un plus large public, sans pour autant renoncer à sa carrière d’artiste.

Tahia Shams Eddine

Elle vient d’être nommée directrice artistique de la troupe de l’Opéra du Caire, comme elle vient d’être honorée à la 31e édition du Festival de la Citadelle de chant et de musique. La soprano Tahia Shams Eddine est également professeure de chant d’opéra au Conservatoire du Caire depuis 1987. « J’ai choisi de commencer la nouvelle saison de la troupe de l’Opéra du Caire, le 6 septembre dernier, par un concert, en coopération avec l’ambassade de France et l’Institut français d’Egypte, lequel a réuni les meilleurs chanteurs lyriques de l’Opéra du Caire : Mona Rafla, Dalia Farouk, Dina Iskandar, Laila Ibrahim, Georges Wanis et Réda El-Wakil. Ce sont mes collègues avec qui j’ai passé plein de moments agréables et difficiles. Nous n’avons jamais arrêté de chanter, même avant l’ouverture de l’Opéra actuel en 1988. On a toujours eu des chanteurs lyriques tels Sobhi Bedeir, Imane Moustapha, Névine Allouba, Hanan El-Guendy, et bien d’autres. Le théâtre Al-Gomhouriya nous a ouvert ses portes au lendemain de l’incendie de l’ancien Opéra en 1971 », souligne la soprano, ajoutant : « Intitulé Paris-Offenbach, le concert du 6 septembre dernier a été dirigé par le maestro Nayer Nagui, en présence de notre invitée d’honneur, Caroline Dumas. J’ai chanté Elle a fui, la tourterelle ! de l’opéra français Les contes d’Hoffmann ».

Aujourd’hui, la soprano prépare le rôle de Pamina, dans La Flûte enchantée de Mozart, prévue du 28 septembre au 1er octobre, dans la grande salle de l’Opéra du Caire. « Le travail administratif ne doit jamais prendre le dessus, nous sommes des artistes en premier lieu ». Tahia Shams Eddine est membre de la troupe du chant de l’Opéra du Caire depuis 1984, au temps des géants Youssef Al-Sissi, Hassan Kami, Amira Kamel, Nabila El-Eriane et Violette Maqqar, qui lui ont enseigné le chant au Conservatoire.

A ses débuts, dans les années 1980, elle a interprété le rôle d’Annina dans La Travita, un opéra international traduit en langue arabe. Car la soprano excelle dans les rôles qui demandent des timbres situés entre le lyrique et le dramatique, destinés à moraliser ou à émouvoir. Citons-en : Gilda (Rigoletto de Verdi), Mimi (La Bohème de Puccini), Cléopâtre (Cléopâtre de Massenet), Nedda (Pagliacci de Leoncavallo).

En tant qu’artiste et gestionnaire, Shams Eddine cherche à faire sortir le chant d’opéra de ses murs physiques à la rencontre du grand public, et à casser la barrière qui demeure un frein à la fréquentation des salles officielles. « Il est temps d’abandonner l’idée que l’opéra est un art élitiste, réservé aux initiés. Chanter un opéra international traduit en langue arabe peut rapprocher cet art des publics égyptien et arabe, et les habituer à le savourer. J’admire l’initiative prise par mon amie, la soprano Imane Moustapha, ancienne directrice de la troupe de l’Opéra du Caire, qui a inclus dans la programmation des extraits de comédies musicales, notamment celles de Disney. C’est un genre théâtral léger que peuvent apprécier les simples spectateurs ».

Pour elle, un opéra est une oeuvre musicale et théâtrale pour un orchestre et des chanteurs. C’est l’art des émotions, de raconter une histoire par la musique et le chant. « En Italie, au début du XVIIe siècle, l’opéra a rapidement conquis l’Europe, puis s’est ultérieurement développé avec ses formes singulières aux quatre coins du monde. Les opéras se chantent dans toutes les langues, et chaque langue dégage un horizon propre qu’explore le musicien. Ils mêlent plusieurs genres et disciplines : la musique symphonique, le chant, la littérature, le décor, les costumes, l’éclairage, la danse … Cette alchimie complexe fait de chaque représentation un spectacle extraordinaire, captivant la vue, l’ouïe, l’imagination et la sensibilité du public ».

Tahia est consciente de la nécessité d’un besoin de restructuration au sein de la troupe de l’Opéra du Caire. Elle veut atteindre une égalité des chances, afin de réconforter ses membres. Sa voix ferme et douce révèle une réelle volonté de réforme. Aujourd’hui, elle est à la recherche de jeunes compositeurs, afin de sélectionner des oeuvres inédites, écrites en langue arabe. Parmi les projets qu’elle a mis sur les rails, à titre d’exemple, figure la pièce de théâtre Al-Sultan Al-Haër (le sultan confus) de Tewfik Al-Hakim, qui sera prochainement présentée dans un cadre lyrique. « C’est vrai qu’un tel projet demande une énorme production et nécessite d’être subventionné par l’Etat, mais je pense que le moment est opportun afin de prendre de telles initiatives. Il faut aussi revisiter des oeuvres lyriques comme l’opéra Anas Al-Wogoud de Azziz Chawan, qui a été donné il y a 19 ans, ainsi que d’autres compositions de Hassan Rachid, Kamel Al-Remali, Sayed Awad. Ces derniers ont adapté des poèmes arabes de manière très expressive ».

Pour mieux maîtriser ses outils, la soprano a voulu approfondir ses connaissances en langue arabe, en étudiant à la faculté de Dar Al-Oloum, dédiée aux sciences de la langue. Et ce, après avoir obtenu son diplôme au Conservatoire du Caire, en 1986. La même année, elle a décroché une bourse à l’Ecole supérieure de la musique, en Allemagne, où elle a suivi des cours avec la soprano autrichienne Irmgard Seefried et a chanté du Mozart au Festival international des musiques de Torroella de Montgri.

Ensuite, en 2006, elle s’est faite remarquer dans le rôle de Zohra, à l’opéra Miramar, d’après le roman éponyme de Naguib Mahfouz, mis en musique par le maestro Chérif Mohieddine. « La troupe du chant de l’Opéra du Caire a été officiellement créée en avril 1964, c’est-à-dire sept ans avant l’incendie de l’ancien bâtiment de l’Opéra, situé près de la place Ataba, en 1971. A sa fondation, la troupe a donné un premier opéra traduit vers l’arabe par Ibrahim Refaat, à savoir La Traviata. C’était l’époque des chanteuses étoiles telles Ratiba El-Hefny, Amira Kamel et Violette Maqqar », rappelle Tahia Shams Eddine.

Passionnée de chant d’opéra, mais aussi de musique arabe, elle a chanté des dawrs (musique vocale chantée en arabe dialectal) dès l’âge de 8 ans, dans leur maison familiale, à Al-Mahalla Al-Kobra, une ville du Delta réputée pour l’industrie textile. Elle y est née, et quelques années plus tard, elle a commencé à développer ses talents au théâtre de l’école Safia Zaghloul ou celui du club agricole, où elle accompagnait les membres de l’ensemble Les amis de Sayed Darwich, formé par son père Mohamad Heleil, dans les années 1980.

A l’âge de 14 ans, elle arrive au Caire et décide de se joindre au Conservatoire en 1978 et de se spécialiser en chant d’opéra. Ce fut un vrai défi, car elle avait à découvrir une autre culture très différente de la sienne. « Notre maison à Al-Mahalla accueillait quasiment tous les soirs un salon littéraire que fréquentaient des intellectuels de renom tels Gaber Asfour, Nasr Hamed Abou-Zeid, et d’autres. Par ailleurs, la bibliothèque de mon père, Mohamad Heleil, un ingénieur agronome et critique d’art, spécialiste de l’oeuvre de Sayed Darwich et d’Aboul-Ela Mohamed, était riche en chefs-d’oeuvre musicaux, poétiques, littéraires et philosophiques ».

La jeune Tahia prenait des leçons privées de solfège et imitait les exercices de vocalise que faisait son père quotidiennement. « Enfant, j’aimais beaucoup jouer Beethoven et Mozart au piano chez nous. Mon frère aussi est un pianiste professionnel : Mohamed Shams ».

Après son père, c’est son mari qui a pris la relève, lui accordant toute sorte de soutien. Tahia Shams Eddine est la veuve du grand compositeur soudanais Ali Osman Al-Haj (1958-2017), qui était le maestro de l’orchestre Al-Nour wal Amal, composé de musiciennes égyptiennes non-voyantes.

Elle garde toujours de très beaux souvenirs de sa vie conjugale et des années qu’elle a passées avec son bien-aimé. Et elle en parle avec les larmes aux yeux. « Ali Osman jonglait avec les modes musicaux arabes, les motifs rythmiques et les harmonies occidentales. Il a poussé la musique vers une imagerie sonore contemporaine. C’est au Conservatoire du Caire, vers la fin des années 1970, que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Outre son génie musical, ce qui m’a attiré vers lui était sa manière de traiter les femmes. Au Soudan, d’où il vient, on considère la femme comme une icône ».

La jeune femme romantique, admiratrice des héroïnes des romans d’Ihsan Abdel-Qoddous, toujours en quête de liberté et d’indépendance, était prête à aimer son collègue doux et doué. « A mon retour de l’Autriche, après un séjour de 4 ans, durant lesquels j’ai étudié à l’Université Mozarteum de Salzbourg, Ali a demandé ma main », raconte Tahia Shams Eddine, qui a prévu d’organiser un concert en février 2024, afin de rendre hommage à son conjoint, reprenant ses compositions. L’épouse fidèle a su apprivoiser sa solitude ; pour se détendre, elle écoute les chansons de Faïrouz, d’Oum Kalsoum en boucle et lit des poèmes soufis d’Al-Roumi. Elle continue aussi de vouer une grande admiration à Maria Callas, l’indétrônable, sa vraie idole.

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