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Touche pas à ma clope !

Hanaa Al-Mekkawi , Samedi, 16 septembre 2023

Pénurie de cigarettes et hausse des prix, les fumeurs ne savent plus où donner de la tête ! Car malgré les mises en garde contre le danger du tabagisme, la cigarette reste, pour eux, l’ami de toujours, et fumer, une pratique sociale plus que tout. Focus.

Touche pas à la clope !
La pénurie de cigarettes, ainsi que la hausse des prix sont un véritable sujet de préoccupation pour les fumeurs. (Photo : Mohamad Abdo)

Il est encore tôt et la rue Bab Al-Bahr est déjà prise d’assaut. Une rue du centre-ville connue pour la vente en gros d’un grand nombre de produits, y compris les cigarettes. Dès les premières lueurs matinales, les queues s’allongent devant les grossistes. Si tout au long de l’année, l’affluence est grande ici car les marchandises sont variées et moins chères, ces derniers temps, elle est encore plus importante avec des clients d’un nouveau genre. Et pour cause, avec la pénurie de cigarettes et une surenchère des prix au marché noir, les fumeurs s’y rendent avec l’espoir de se ravitailler.

«  Nous craignons désormais les attaques et le vol de marchandises, alors, nous faisons des gardes à tour de rôle, de jour et de nuit, pour nous protéger », explique l’un des travailleurs du plus grand marché de gros de la région, chargé d’assurer la garde du magasin. Il ajoute que les grossistes ont dressé un grand portail en fer pour empêcher tout étranger d’entrer dans l’espace consacré aux entrepôts qui occupent des étages complets dans plusieurs bâtiments. Ou même d’accéder directement aux magasins. Comme si l’on vendait un produit inter­dit derrière cette porte, les marchands se tiennent debout tout au long de la journée pour vendre les cartouches de cigarettes à un prix inférieur à celui du marché. De l’autre côté de la porte, les travailleurs se tiennent debout pour donner les cartouches aux clients. Quantité restreinte et prix qui varient tous les jours. « Voici les plus gros com­merçants qui contrôlent le marché de la cigarette », dit Ayman Magdi, propriétaire d’un restaurant, qui vient ici depuis peu de temps parce qu’il ne trouve pas toujours de cigarettes dans les commerces de tabac et est obligé comme les autres d’accepter le quota et le prix décidés par le commerçant de gros.


(Photo : Nader Ossama)

Pénurie oblige, nombre de fumeurs se ren­dent désormais rue Bab Al-Bahr. Un trajet parfois long et pénible par ces jours de cha­leur, sans compter les longues files d’attente. « Seuls les fumeurs sont capables d’endurer la souffrance, car sans cigarettes, la vie ne peut fonctionner normalement pour eux », déclare Ayman qui regarde sa cigarette comme s’il admirait une oeuvre rare, avant de la fumer.

Loin des grossistes, chez les commerces de détail, les consommateurs s’inquiètent. Près des kiosques et des supermarchés qui vendent des cigarettes, les discussions abon­dent en raison des prix de vente élevés et de l’indisponibilité des cigarettes. Une crise qui a commencé début mars lorsque l’Etat a an­noncé le fait d’imposer une nouvelle taxe sur les cigarettes. Un mois plus tard, le prix des cigarettes importées a lui aussi augmenté. Mais c’est depuis le mois de juin que la crise a pris de l’ampleur sur le marché égyptien et comme d’habitude, elle a pris une plus grande dimension. Des accusations ont été échan­gées contre des marchands de gros accusés de créer une crise artificielle pour provoquer la confusion. De bouche-à-oreille, on susurre qu’ils seraient des Frères musulmans et agi­raient contre l’Etat. En même temps, d’autres reprochent à l’Etat de chercher à collecter des fonds par n’importe quelle manière. Dans le cyberespace et dans les médias, la question est sur toutes les lèvres, des discussions offi­cielles et non officielles sur les causes de la crise et les moyens de la résoudre.

Ni pénurie ni hausse des prix, rien n’y fait !

Qu’importe tout cela! Les fumeurs, eux, ne se soucient que d’une chose: avoir leur cigarette entre les doigts. « Il est trop tard. Je ne peux pas arrêter. La cigarette m’accom­pagne depuis plus de 40 ans », avoue Hus­sein, un ancien banquier de 62 ans. Hussein a commencé à fumer alors qu’il était encore au lycée et depuis, il est incapable d’arrêter mal­gré les problèmes de santé que la cigarette lui a causés. Il y a quelques années, il a subi une intervention chirurgicale à cause d’une artère bougée.

Mais ni ce gros budget, ni les campagnes anti-tabac, ni les risques sur la santé ne dissuadent ces millions de fumeurs. Au­jourd’hui, leur souci est tout autre: trouver leur paquet à un prix abordable. Les fumeurs disent aujourd’hui vivre un vrai cauchemar. Un cauchemar qui dure depuis 3 mois après que les prix des cigarettes ont atteint un chiffre record, environ, bien au-delà du prix officiel, de sorte que le prix de la cartouche de cigarettes locales a atteint les 600 L.E., soit 60 L.E. pour un paquet contre 24 L.E. pour le prix officiel. Quant aux cigarettes importées, leur prix varie entre 35 L.E. (prix officiel introuvable sur le marché) et 75 L.E. le paquet.

Bref, il suffit de faire une simple opéra­tion de calcul pour parvenir à la conclu­sion suivante: un fumeur qui consomme en moyenne un paquet par jour peut consacrer jusqu’à 2250 L.E. par mois, rien que pour sa cigarette si chérie. Pas assez pour pous­ser les fumeurs, au nombre de 18 millions en Egypte, selon les estimations de l’Agence centrale pour la mobili­sation publique et les statistiques (CAPMAS), à arrêter, mais le chiffre réel peut être bien plus élevé. Au­jourd’hui, leur plus gros souci est surtout de se procurer des cigarettes et, si possible, au prix officiel.


Selon Eastern Company pour le tabac, les Egyptiens ont consommé 60 milliards de cigarettes durant l’année fiscale 2022-2023 et ont dépensé 17 milliards de L.E. pour le tabac. (Photo : Mohamad Abdo)

A chacun ses astuces

Abdel-Alim commence sa journée en fumant une cigarette, puis une deuxième. Une question d’ajuster son humeur, dit-il. Puis une troisième. Le tout, en se préparant à aller au travail. Ce n’était pas à son habitude d’en fumer autant de bon matin; il se contentait d’une cigarette au réveil et d’une deuxième après le petit-dé­jeuner, qu’il a coutume de prendre au bureau. Mais la crise actuelle et les prix élevés l’ont forcé à opter pour une marque de cigarettes moins chère mais plus légère, ce qui l’oblige à en fumer plusieurs pour avoir son dosage de nicotine habituel.

Pendant 30 ans, Abdel-Alim n’a jamais ar­rêté. Sa relation avec la cigarette a commencé avec la fameuse marque américaine Marl­boro. Puis il est passé à la marque locale Cleo­patra. Quand il a commencé à fumer, le prix d’un paquet de Cleopatra était de 35 piastres, il a atteint actuellement 55 L.E., quand on le trouve. Faute de disponibilité, Abdel-Alim, 46 ans, a décidé de remplacer sa marque pré­férée par une autre coréenne. « J’ai un peu mal à la poitrine et je ne me sens pas à l’aise. Les cigarettes égyptiennes me rendaient de bonne humeur. Mais, je ne peux pas les ache­ter à ce prix-là », se plaint-il. Cet employé dans une entreprise privée dépense environ la moitié de son salaire net d’à peine 3500 L.E. pour s’offrir 2 paquets par jour. Il essaie de gérer les dépenses de la maison et de ses deux filles tant bien que mal, mais sans se priver de cigarettes. Il achète le paquet Bean coréen à 40 L.E. chez les vendeurs de la rue Bab Al-Bahr au centre-ville du Caire. Et souvent, il parcourt un long chemin pour s’en procurer au prix le moins cher. D’autres fumeurs op­tent pour d’autres astuces. Mohamad Galal en achète désormais à l’unité chez n’importe quel kiosque. Le prix d’une cigarette varie entre 3 et 5 L.E. Quant à Hossam, il a décidé de rouler lui-même ses cigarettes puisque le tabac en vrac est disponible, tout en espérant réduire sa consommation en raison du temps mis pour les rouler.

Lien psychologique et facteurs sociaux

Depuis que les cigarettes ont été introduites en Egypte après leur expansion en Europe, de nombreuses usines ont été construites par des Arméniens, en particulier au début du XXe siècle, au Caire, et le reste à Alexandrie, Man­soura et Zagazig. La plus ancienne est l’usine Sarkissian, fondée et dirigée par Kreko Sarg­syan, au quartier de Choubra. Beaucoup de noms se sont fait connaître dans l’industrie du tabac, comme Nestor Gianacliz, Moassasset Masr pour le tabac, affiliée à la Banque Misr, la compagnie Al-Nasr et Eastern Company pour le tabac.

Mais en Egypte, fumer, ce n’est pas unique­ment une mauvaise habitude qui provoque une addiction et des problèmes de santé. Outre le lien psychologique entre le fumeur et la cigarette, tout un langage social et plein de symboliques tourne autour de la cigarette. « Cela fait partie du patrimoine culturel égyptien, et nous ne savons pas exactement comment il a commencé », dit Kayati Ashour, professeur de sociologie politique à l’Univer­sité de Béni-Soueif. « Dans les différentes sociétés, le fait de fumer est vu de trois ma­nières différentes: soit on le défend, soit on le dénonce, soit on considère que c’est une affaire qui relève de la liberté personnelle. Et en Egypte, les trois concepts existent, mais cela diffère d’un milieu à l’autre », explique le spécialiste. En ajoutant que fumer n’est pas vu de la même manière que l’on soit en mi­lieu rural ou dans les grandes villes comme Le Caire ou Alexandrie. Par exemple, une femme qui fume peut être très mal vue dans les milieux les plus conservateurs ou encore les plus modestes, alors que quand on monte dans l’échelle sociale, la cigarette reste, chez nombre de femmes, synonyme d’émancipa­tion. De l’autre côté de l’échelle, fumer vient confirmer la virilité à tel point qu’un homme qui ne fume pas est carrément une chose bizarre. La cigarette a aussi bien d’autres significations. Elle sert à briser la glace entre deux inconnus. Un moyen d’entamer une conversation ou de faire connaissance. Ou, plus encore, un mini pot-de-vin que l’on offre gentiment à de petits fonction­naires.

Bref, autant de facteurs qui font que les fumeurs restent malheu­reusement très attachés à leur ci­garette, envers et contre tout.

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