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Femmes au volant : Les vérités et les contre-vérités

Abir Taleb , Chahinaz Gheith , Dimanche, 17 septembre 2023

Si la plupart des accidents mortels sont l’oeuvre des hommes, la réputation des femmes au volant reste douteuse. L’adage « Femme au volant, mort au tournant ! » semble avoir la peau dure. Focus sur les origines de ce cliché sexiste.

Femmes au volant : Les vérités et les contre-vérités
Les préjugés sexistes sont souvent à l’origine du dénigrement des femmes au volant.

Sur le chemin du bureau, Dina, sous le choc, désabusée, en pleurs. La voiture de cette femme âgée d’une cinquantaine d’années vient d’être percutée de plein fouet par un chauffard. Un embouteillage, une foule curieuse, des questionnements. « Les femmes ne doivent plus conduire, il faut leur retirer le permis. Dépassement sans clignotant, selfies au volant, absence de ceinture, interprétation toute personnelle du code de la route ! », marmonne le chauffard, furieux. « Vraiment, femme au volant, mort au tournant », lance-t-il. Les critiques à l’encontre des conductrices ne manquent pas : absence de sens de direction, faiblesse corporelle, indécision au volant, etc. D’autres remarques sont plus cocasses, comme le fait que le port de hauts talons serait un obstacle à la conduite ! Et chacun de surenchérir ! Hani Wahid, chauffeur de taxi depuis plus de 20 ans, affirme qu’il est capable de déterminer le sexe de la personne au volant à sa façon de conduire. « Les femmes conduisent plus lentement, elles ne savent pas se garer, elles sont hésitantes, étourdies, pour ne citer que ça », dit-il.

Comme lui, beaucoup d’hommes pensent toujours que les femmes conduisent moins bien qu’eux en raison de leur distraction permanente lorsqu’elles sont au volant. Toutefois, les statistiques internationales indiquent que les taux d’accidents de la route enregistrés par les femmes sont inférieurs à ceux des hommes, se situant entre 35 et 40 %, selon une étude menée par des compagnies d’assurance en Grande-Bretagne, et ce, parce qu’elles sont plus prudentes et plus soucieuses de la sécurité des personnes à bord, notamment leurs enfants. Or, cette même prudence, répond la gent masculine, n’est pas forcément une bonne chose. « Trop de prudence mène au chaos sur les routes ! », s’insurge Adel, 40 ans, chauffeur de taxi. Et d’ajouter : « Cela nous conduit, nous autres, à sortir de notre voie pour dépasser la conductrice et cela provoque un certain désordre quand elle conduit très lentement par rapport à la vitesse limite sur une grande voie ».

« Mais c’est à cause de vous ! », répondent les femmes qui se défendent en disant que c’est en raison de ces stéréotypes que les femmes se sentent moins en confiance que les hommes. « L’anxiété de ne pas être à la hauteur est toujours présente au fond de mon esprit », dit Siham Adel, une conductrice de 44 ans, qui reconnaît ne pas aimer conduire et considère son mari comme un conducteur plus fiable qu’elle. Siham le reconnaît, la vitesse, elle n’aime pas du tout !

Du coup, les femmes sont décrites comme distraites et techniquement moins compétentes. Dangereuses quoi. Pourtant, plusieurs études ont prouvé, encore récemment, que les femmes sont plus prudentes, calmes et moins impulsives que les hommes. Ces études sont renforcées par les statistiques de l’accidentalité qui montrent que les infractions sont majoritairement commises par des hommes, plus nombreux aussi à mourir sur la route. « Si les femmes sont généralement davantage impliquées dans des accidents peu graves à l’intérieur de la ville, les hommes sont plus souvent impliqués dans des accidents graves sur les voies rapides. La propension masculine à l’agressivité et à la prise de risque, alimentée par la testostérone, en est la cause. Les hommes sont plus susceptibles de se droguer en conduisant, d’éviter de porter la ceinture de sécurité, d’accélérer et même de choisir un espace plus petit pour traverser la circulation venant en sens inverse », estime un officier de la circulation.

Et les chiffres sont là pour le prouver : au Royaume-Uni par exemple, les hommes sont responsables de 73 % de toutes les sanctions liées aux infractions routières. En France, selon les chiffres de 2021, 78 % des personnes décédées sur la route sont des hommes. 84 % des responsables présumés d’accidents mortels sont aussi des hommes.


L’Egyptienne Abbassia Ahmad Farghali, première femme à conduire officiellement au Moyen-Orient et en Afrique dans les années 1920.

Une affaire de masculinité ?

Pas assez pour persuader ceux qui pensent encore que les femmes, en majorité, conduisent mal. Les stéréotypes ont la peau dure. Et les blagues sur les femmes au volant ne manquent pas, ce qui favorise la perpétuité de cette fâcheuse réputation. En Egypte, nous ne sommes pas loin de cette triste réalité. Dès qu’il y a un bouchon, les automobilistes lancent des phrases comme : « C’est sûrement une femme qui bloque le passage » ; « Il va nous falloir attendre une heure, les femmes et le créneau, ça fait deux » ; « ça doit être une femme, un homme ne conduirait pas comme ça ». Et les maris de lancer à leurs épouses : « Je ne suis pas fou pour te prêter ma voiture ! ».

Nadine Ibrahim, une directrice commerciale de 32 ans, raconte que, comme beaucoup de femmes, elle se fait souvent insulter par les hommes au volant. « Si on fait une erreur, c’est parce qu’on est une femme ! C’est comme ça que les hommes le voient », s’indigne-t-elle. Car les hommes, dit-elle, se sentent au-dessus des règles. Ils ont l’impression de contrôler la route, de la posséder. « Pourquoi donc nous les femmes, nous devons constamment faire nos preuves pour mériter notre place sur l’asphalte ? ! », s’interroge-t-elle, tout en se rappelant le jour où elle se dirigeait vers une place de parking vacante lorsqu’elle a vu une autre voiture se diriger vers le même endroit dans l’autre sens. Au dernier moment, le conducteur de l’autre voiture, un homme, lui a concédé la place, soi-disant par galanterie : « Oh, une conductrice. Vas-y, vas-y ! ». Une galanterie teintée de machisme. « Il conduit comme une femme », dit-on à propos d’un homme qui n’a pas la main. Mais aussi « il pleure comme une femme » … Pour la sociologue Samia Salah, la stigmatisation des conductrices est le reflet d’une culture profondément enracinée, dominée par les hommes, qui fait que les hommes se sentent supérieurs aux femmes dans presque tous les domaines de la vie. De tels préjugés non seulement tuent l’enthousiasme des femmes à conduire des voitures mais aussi dévalorisent leur statut social. « Une femme au volant est l’image d’une femme indépendante qui mène sa vie seule. Elle se déplace, va au travail, ramène les enfants, fait ses courses, sort pour se divertir ou pour accomplir des tâches professionnelles ou familiales. Et pourtant, certains hommes ne supportent pas qu’une femme les double et ils mettent sa vie en danger en la redoublant et en faisant des manoeuvres dangereuses. D’autres insultent la femme pour un stop prolongé ou une erreur sans conséquence que lui-même aurait commise et la conductrice aura à subir un traitement de tous les noms », explique-t-elle.

La conductrice, un gage de sécurité malgré tout

Pourtant, les femmes au volant, ça ne date pas d’hier. La première femme à conduire officiellement en Egypte, au Moyen-Orient et en Afrique est Abbassia Ahmad Farghali. Celle-ci a obtenu son permis de conduire égyptien en juillet 1929 à Alexandrie. Elle n’a pas eu à passer d’examen, puisqu’elle détenait un permis de conduire français depuis 1920. Depuis, le nombre de femmes au volant s’est nettement accru pour se rapprocher des 40 % de permis de conduire en Egypte. Pour Raghda Kamal, une ingénieure de 25 ans, qui insiste sur le fait que les compétences en matière de conduite ne dépendent en aucun cas du sexe, les sociétés d’assurance préfèrent conclure des contrats avec les femmes parce que les risques sont moindres. De même, quand il s’agit de vendre une voiture d’occasion, le mot femme devient magique et attractif pour un acheteur. « C’est la voiture de ma femme, de ma fille », une phrase qui indique un bon état du véhicule, une bonne affaire pour l’éventuel acquéreur.

Preuve que conduire est tant une affaire de femmes que d’hommes, les auto-écoles 100 % féminines pullulent, avec des monitrices femmes et des apprenties femmes. A l’autoécole Direxiona, on fournit également des cours sur les principes de mécanique et le b.a.-ba de l’entretien d’un véhicule : vérification des niveaux d’eau, changement de l’huile, changement des pneus, etc. Car pour Nairouz Talaat, fondatrice de Direxiona, tout conducteur, homme ou femme, doit en être capable. « Si une femme est confrontée à un problème, elle a peur, pourquoi ? Parce que personne n’a pris le temps de lui faire savoir ni ce qu’elle doit faire, ni les contrôles spécifiques sur la voiture qui doivent être faits avant de commencer un voyage », affirme-t-elle. Et de conclure : « Ce n’est pas une question de sexe, mais tout simplement d’expertise et d’expérience. Les femmes sont douées pour conduire non seulement les véhicules, mais aussi les trains, les avions et même les bateaux. L’avenir de la Formule 1 est féminin ».

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