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La nécropole du Caire en débat

Dalia Farouq , Dimanche, 25 juin 2023

Un comité vient d’être formé pour examiner les moyens de préserver le patrimoine de la cité des morts au Caire. Cette décision présidentielle a apaisé la polémique sur la démolition de tombes dans cette nécropole, vieille de plus de 1 000 ans.

La nécropole du Caire en débat
Des tombes à valeur architecturale et historique à la cité des morts.

Le président Abdel-Fattah Al-Sissi vient de mettre fin au vif débat déclenché autour de la démolition et du transfert de tombes dans la cité des morts. Il a décidé de former un comité sous la direction du premier ministre, Moustapha Madbouli, comprenant toutes les parties concernées, pour évaluer la situation du transfert des tombes des cimetières d’Al-Sayéda Nafissa et d’Al-Imam Al-Chaféï. Le but du comité est d’examiner les moyens de préserver ce patrimoine de valeur. Cette décision a apaisé autant les professionnels que les amateurs du patrimoine.

La nécropole du Caire, ou la cité des morts, connue aussi par « Qarafat Al-Qahira », se trouvait au coeur d’une polémique à la suite d’une décision de démolition et de transfert de plus de 2 700 de ses tombes pour des raisons de développement du quartier. La cité des morts, formée de trois principaux cimetières datant du VIIe siècle, fait partie du Caire historique, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979.

Le débat a commencé sur les réseaux sociaux où des posts et des vidéos ont été diffusés dénonçant la démolition des tombes, surtout celles des personnes de renom. Parmi celles-ci, on trouve la tombe de l’Imam Warch, l’un des lecteurs du Coran les plus connus, qui se trouve au cimetière d’Al-Imam Al-Chaféï. Selon les autorités égyptiennes, ces démolitions ont lieu dans le cadre d’un projet visant à développer cette zone. En vertu de ce plan de développement, ces tombes seront déplacées vers de nouveaux endroits dans la ville du 15 Mai, à 35 km du Caire, et dans la ville du 10 du Ramadan, à 55 km de la capitale. L’écrivaine Noha Haqqi, fille du célèbre écrivain Yéhia Haqqi, avait annoncé que les restes de son père ont été transférés de son cimetière à côté d’Al- Sayéda Nafissa vers un cimetière de la région du 10 du Ramadan, contrairement au testament de l’auteur du merveilleux roman Qandil Oum Hachem (la lanterne d’Oum Hachem). A ce sujet, le président a donné l’ordre de fonder « le cimetière des immortels » dans un lieu approprié pour être un endroit comprenant les restes des symboles égyptiens qui ont contribué à la renaissance du pays.

Pour sa part, le ministère du Tourisme et des Antiquités a assuré, à plusieurs reprises, qu’aucun monument enregistré sur la liste du patrimoine ne serait démoli ou affecté par le projet de développement. « Le projet s’inscrit dans le cadre du développement et de l’aménagement du Caire historique », assure le ministère dans un communiqué de presse. « Cette région jaillit de monuments islamiques enregistrés comme la coupole de Roqaya Doudou, celle de Yéhia Al-Chabihi et de Kaltham, en plus de Hoch Al-Pacha, qui abrite les tombes d’un grand nombre de personnes de la famille alide, telles que Ibrahim pacha et Tossoun pacha, ce qui nous rend très prudents vis-à-vis de tout changement dans toute la région. En effet, ces monuments sont préservés par la loi 117 de l’année 1983 et l’Etat s’efforce toujours de préserver le patrimoine égyptien qui appartient à toute l’humanité », assure Mohamed Nasser, archéologue spécialisé dans les monuments islamiques. Le Conseil suprême des antiquités avait, pour sa part, assuré dans un communiqué qu’il n’y aurait pas de démolition d’un monument dans les régions d’Al-Sayéda Aïcha, Al-Sayéda Nafissa, Al-Imam Al-Chaféï ou autres. Des réunions de coordination ont lieu actuellement avec toutes les parties concernées par le projet de développement, y compris avec les propriétaires des tombes, qui estiment qu’elles ont une valeur artistique ou architecturale, les ONG concernées par la préservation du patrimoine et les chercheurs dans le domaine des antiquités, afin de préserver les parties précieuses comme les pierres tombales ou les stèles qui portent une certaine valeur historique ou artistique.


Le pont Yasser Rizq enjambe la tombe du grand écrivain Taha Hussein.

Paroles d’experts

Selon Aliaa Al-Sadaty, professeure assistante d’architecture à l’Université du Caire, la nécropole du Caire est la plus ancienne et la plus importante non seulement en Egypte, mais dans tout le monde arabe et islamique. Elle est plus ancienne que la ville du Caire elle-même. En effet, le cimetière du Caire trouve son origine avec l’enterrement du premier musulman en Egypte, au pied du mont Moqattam, bien avant la construction de la ville. Au cours des siècles, le cimetière a pris de l’ampleur et s’est divisé en fonction des personnalités renommées de l’histoire islamique, comme le cimetière d’Al-Imam Al-Chaféï, celui d’Al-Laith, lié à Al-Imam Al-Laith Ibn Saad, et celui d’Al-Soyouti, lié au cheikh Galaleddine Al-Soyouti, ainsi que d’autres. « On trouve dans la cité des morts des édifices remontant à différentes époques islamiques connues par l’Egypte : les Fatimides, les Ayyoubides, les Mamelouks, etc., ce qui donne un aperçu de l’évolution et de la richesse des styles architecturaux islamiques de ces différents cimetières. Chaque pierre dans ces cimetières retrace l’histoire d’une ville ancienne de plus de 1 000 ans, ainsi que de l’histoire de l’Egypte en général », explique Al-Sadaty. Elle ajoute que l’importance du monument n’est pas en lui-même seulement, mais aussi dans le contexte où il se trouve. Et c’est ce qu’on appelle le tissu urbain, qui l’entoure et duquel il ne peut pas être détaché. « Lorsque l’Unesco a enregistré Le Caire historique, elle a enregistré la région tout entière et non pas seulement les monuments qui s’y trouvent », reprend Al-Sadaty. D’après elle, le développement de ces régions est une nécessité, mais à condition de préserver tous ses éléments architecturaux, soit au niveau matériel ou immatériel. Elle souligne de même l’importance du développement de la communauté locale aux niveaux culturel, économique et éducatif, afin d’en faire des musées en plein air. Elle donne l’exemple de la nécropole du Père-Lachaise à Paris où sont enterrées des personnalités éminentes telles que Chopin, Edith Piaf et Delacroix. Cette nécropole est l’un des sites historiques les plus visités de France.

 En Italie aussi, il y a le cimetière de Staglieno à Gênes, qui a subi une grande opération de restauration, transformant le site en un laboratoire éducatif pour les études de conservation et de restauration des pierres antiques. De même en Allemagne, il existe le cimetière historique d’Alter Südfriedhof à Munich, qui attire des milliers de touristes chaque année .

Pour sa part, Maï Al-Ibrachi, professeure d’architecture à l’Université américaine du Caire, se demande pourquoi on parle toujours de la loi 117 (de l’année 1983) de la préservation des antiquités et on oublie celle 144 de l’année 2006 portant sur la coordination urbaine des édifices patrimoniaux qui ne sont pas enregistrés, mais qui revêtent une valeur esthétique et architecturale. Il y a aussi la loi 119 (de l’année 2008) de la construction unifiée qui organise aussi cette affaire. « Le développement ne doit ni nuire à la région historique ni déformer le paysage qui l’entoure », explique Al-Ibrachi. Les craintes des experts en archéologie ne sont pas infondées. L’année dernière, lors de la construction de l’axe routier Yasser Rizq, la nécropole d’Al-Mamalik a été témoin de la démolition d’un nombre de ses tombes. Ce qui a déclenché un grand débat sur la démolition de la tombe du grand écrivain Taha Hussein, surnommé « doyen de la littérature arabe ». Pour éviter sa destruction, le pont Yasser Rizq a enjambé la tombe, mais a défiguré la vision du site.

Initiatives de préservation

En réaction, Mostafa Al-Sadek, un activiste dans le domaine de la préservation du patrimoine islamique, a lancé une campagne pour la préservation du patrimoine de la cité des morts, et ceci en enregistrant par les photos et les vidéos tous les éléments architecturaux des tombes de la région. « Si on est obligé de démolir des tombes ordinaires pour le développement de la région, on doit au moins préserver celles qui ont une valeur artistique et architecturale en les assemblant, afin de les exposer dans les musées égyptiens », suggère Al-Sadek. « Lors de mes tournées dans la région, j’ai trouvé vraiment des trésors et parfois des surprises. Par exemple, j’ai trouvé une pierre tombale sur laquelle est inscrit : Là est enterré Haqy Al-Azm, le premier ministre de la Syrie. Selon le site Wikipédia, il est enterré en Syrie, contrairement à la réalité », explique-t-il.

Sur les pas d’Al-Sadek, l’ONG « Témoin de l’Egypte » cherche aussi à conserver ce patrimoine non enregistré. Elle a sauvé quelques pierres tombales et stèles de valeur de certaines tombes avant leur démolition. Selon les responsables de l’ONG, ces acquisitions ont été collectées et conservées en coopération avec le département des antiquités islamiques, coptes et juives du ministère du Tourisme et des Antiquités, afin de les exposer dans les musées égyptiens après leur restauration. « La nécropole du Caire fait partie de la mémoire de la nation. Chaque partie constitue une page de l’histoire de l’Egypte, ainsi qu’une extension naturelle d’une civilisation liée à la croyance dans l’au-delà. Sa préservation est une nécessité indéniable », conclut Al-Sadek.

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