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AbdulHakim Elwaer : Les pays arabes souffrant de conflit sont les plus touchés par la faim et la malnutrition

May Atta , Jeudi, 15 juin 2023

AbdulHakim Elwaer, sous-directeur général de la FAO et représentant régional pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord, revient sur les moteurs de la faim dans le monde et les moyens d'y faire face.

AbdulHakim Elwaer

Al-Ahram Hebdo : Plus de 900 000 personnes souffrent de la faim dans le monde. Ce chiffre est dix fois plus élevé qu'il y a cinq ans. Quelles en sont les principales causes ?

AbdulHakim Elwaer : Le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde est passé de 573,3 millions en 2017 à 735,1 millions en 2022, soit une augmentation de 28,2 %. Le nombre de personnes en situation d'insécurité alimentaire aiguë est passé de 623,8 millions en 2017 à 900,1 millions en 2022, soit une augmentation de 44,3 %. Les conflits, les événements climatiques extrêmes et les crises économiques sont les principaux moteurs de l'insécurité alimentaire et de la malnutrition dans le monde et dans la région arabe. A ceux-ci s’ajoutent la flambée des prix des denrées alimentaires, la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine.

— Quels sont les pays d'Afrique et du Moyen-Orient qui sont les plus touchés par la faim et la malnutrition ?

— La faim dans le monde a légèrement diminué, passant de 9,3 % en 2021 à 9,2 % en 2022. Cependant, la sous-alimentation dans les pays arabes reste supérieure à la moyenne mondiale en 2022, avec 12,9 %. Les pays de la région souffrant de conflit sont les plus touchés par la faim et la malnutrition. La Somalie avait le niveau de prévalence de la sous-alimentation le plus élevé : presqu’une personne sur 2 (48,7 %) souffre de la faim, suivie du Yémen, 34,5 %, et de la Syrie, 27,8 %. En 2020, les mesures mises en place pour contenir la pandémie de Covid-19 ont plongé les pays arabes — à l'exception de l'Egypte — dans un ralentissement économique qui a creusé les inégalités et a aggravé l'insécurité alimentaire. En outre, compte tenu de la rareté des ressources naturelles pour la production alimentaire, la région dépend fortement de l'importation de produits agricoles, ce qui la rend vulnérable aux marchés internationaux des produits de base, aux chocs de l'offre et à l'inflation des prix. De nombreux pays de la région arabe dépendent fortement des denrées alimentaires et des engrais importés de la Russie et de l'Ukraine, y compris le blé comme aliment de base.

— Le Soudan est considéré comme un panier alimentaire pour plusieurs pays. Comment la guerre a-t-elle un impact négatif sur la sécurité alimentaire de ce pays ?

— Le Soudan était considéré comme le « grenier à pain » africain jusqu’à l’an 2011. Il possède 73,5 millions d'hectares utilisables pour l'agriculture, dont 26 millions sont cultivés. Le pays jouit d’une diversification des cultures et les terres du pays conviennent à l'élevage. Cependant, le pays est confronté à une crise politique et économique qui s'aggrave depuis la sécession du Soudan du Sud en 2011. L'insécurité alimentaire était déjà à un niveau élevé avant même le déclenchement du conflit armé qui secoue le pays depuis avril 2023 en raison du ralentissement économique, de la forte inflation, de la détérioration drastique du pouvoir d'achat, ainsi que des catastrophes provoquées par des aléas naturels et d'autres chocs liés au climat. Au cours de la période 2020-2022, l'insécurité alimentaire modérée ou grave était de 51,8 % au Soudan. En 2022, le nombre de personnes en phase 3 et plus (insécurité alimentaire aiguë) était estimé à 11,7 millions de personnes. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) estime qu'entre 2 et 2,5 millions de personnes supplémentaires connaîtront une insécurité alimentaire aiguë dans les mois à venir en conséquence directe des combats en cours. Les pays du Golfe ont un intérêt évident à instaurer la stabilité au Soudan. Car un Soudan stable avec un secteur agricole efficace et qui fonctionne bien pourrait considérablement améliorer la sécurité alimentaire dans toute la région NENA.

— Quelles sont les conséquences de la guerre en Ukraine sur la sécurité alimentaire ?

— La Russie et l'Ukraine comptent parmi les plus importants producteurs de produits agricoles au monde. Avant le début de cette crise, les deux pays fournissaient respectivement 30 et 20 % des exportations mondiales de blé et de maïs. En outre, la Russie est l'un des principaux exportateurs mondiaux d'engrais azotés, potassiques et phosphoreux. Les perturbations des exportations agricoles causées par la guerre en Ukraine ont exposé les marchés mondiaux des produits alimentaires et des engrais à des risques accrus de disponibilités réduites, de demande non satisfaite d'importation et de prix internationaux plus élevés. De nombreux pays qui dépendent fortement des importations de denrées alimentaires et d'engrais, y compris de nombreux pays de la région NENA, comptent sur les approvisionnements alimentaires ukrainiens et russes pour répondre à leurs besoins de consommation. La guerre a donc un impact négatif potentiel sur la sécurité alimentaire mondiale, puisqu’elle a également affecté la disponibilité et l'accessibilité de la nourriture. La fin de la guerre pourrait avoir un effet positif sur les prix internationaux des denrées alimentaires. Mais pendant ce temps, les pays devraient maintenir et renforcer les programmes de filets de sécurité sociale pour protéger les plus vulnérables contre les chocs de prix et s'abstenir de mettre en œuvre des restrictions à l'exportation. L'Initiative céréalière de la mer Noire devrait être prolongée.

— Comment le changement climatique affecte-t-il les pratiques agricoles, les récoltes et la qualité des produits alimentaires ?

— Le changement climatique a des impacts à la fois directs et indirects sur les systèmes agroalimentaires en raison des précipitations imprévisibles de la hausse des températures, des phénomènes météorologiques extrêmes et des catastrophes naturelles telles que la sécheresse, les inondations, les épidémies, les maladies et l'acidification des océans. Le changement climatique menace notre capacité à assurer la sécurité alimentaire mondiale, à éradiquer la pauvreté et à parvenir à un développement durable. La FAO aide les pays à s'adapter au changement climatique et à atténuer le changement climatique en réduisant ou en prévenant les émissions de gaz à effet de serre.

— Les prix élevés des produits alimentaires et la disponibilité du dollar sont un double fardeau sur les pays en développement. Comment résoudre ce problème ?

— L'Indice FAO des prix des produits alimentaires s'est établi en moyenne à 124,3 points en mai 2023, soit une baisse de 22,1 % par rapport au niveau record atteint en mars 2022. Cependant, les prix internationaux des produits alimentaires restent élevés par rapport à leurs niveaux de 2019-2021. Le dollar s'est imposé comme la devise du commerce international et la monnaie de réserve du monde entier. Lorsque sa valeur augmente, il devient également plus difficile pour les pays en développement importateurs nets de denrées alimentaires de les acheter. Ainsi, l'effet du taux de change est un moteur important de l'augmentation de la facture des importations alimentaires, contribuant à l'inflation, à la perte de pouvoir d'achat et à l'insécurité alimentaire. A court terme, ces pays doivent améliorer les programmes de protection sociale pour protéger les ménages vulnérables contre les chocs des prix alimentaires. Pour surmonter les difficultés engendrées par cette poussée des prix, la FAO propose la création d’un mécanisme de financement des importations alimentaires accessible aux pays les plus vulnérables, à savoir le groupe des pays importateurs nets à revenu faible et à revenu intermédiaire inférieur. Les marchés internationaux doivent rester ouverts et les restrictions à l'exportation injustifiées et inutiles doivent être évitées, et une aide internationale devrait être fournie aux pays menacés par la faim et la famine. Les pays importateurs nets de produits alimentaires, tels que l'Egypte, devraient s’engager à investir davantage dans des systèmes agroalimentaires durables afin de réduire les importations des produits alimentaires.

— Selon la FAO, le soutien mondial à l'alimentation et à l'agriculture n’arrive pas à atteindre les petits agriculteurs. A cet égard, est-il conseillé de reproduire le système des Coopératives Agricoles (CA) appliqué en Egypte dans les années 1960 ?

— Les agriculteurs les plus riches profitent souvent du soutien financier public au secteur de l'agriculture et de la pêche à l'échelle mondiale au détriment des petits agriculteurs. La FAO sait bien que les coopératives agricoles jouent un rôle crucial dans le développement du secteur rural, et dans la promotion de la sécurité alimentaire, surtout en ce qui concerne le soutien aux petits producteurs agricoles et aux groupes marginalisés tels que les jeunes et les femmes. Les coopératives ont un rôle important dans la réduction de la pauvreté : elles détectent des opportunités économiques pour leurs membres et créent des emplois ruraux durables grâce à des modèles commerciaux résistants aux chocs économiques et environnementaux. Les CA en Egypte ont été créées au début du XXe siècle. Elles ont réussi à faciliter l'accès aux intrants agricoles, améliorer la production et contribuer au développement rural. Les CA ont joué un rôle important dans le développement du secteur agricole et ont fourni un soutien et des services aux agriculteurs depuis les années 1960, dans le cadre des politiques de l’Etat et de la réforme agraire. La FAO et les dirigeants des associations coopératives élaborent un plan national pour développer le secteur coopératif agricole en Egypte.

— Selon la FAO, le riz, le sucre et la viande sont les aliments les plus encouragés dans le monde, tandis que les fruits et légumes sont globalement moins soutenus, surtout dans les pays à faible revenu. Pensez-vous que ce soutien ne favorise pas la production d'aliments nutritifs ?

— Les systèmes alimentaires actuels incitent à des choix non durables. La majeure partie des 630 milliards de dollars de soutien financier public mondial à l'agriculture contribue à la surexploitation des ressources naturelles et favorise souvent la production d'aliments de base (comme les céréales) et de produits agricoles à forte empreinte carbone (comme le riz ou le bœuf) au lieu de produits plus sains, comme les fruits, les légumes ou les légumineuses. Les gouvernements doivent éviter de soutenir ce genre de produits et mettre en place des mesures politiques et des cadres juridiques qui soutiennent des systèmes alimentaires durables et des régimes alimentaires sains. Ils doivent aussi reconstruire l’infrastructure rurale et soutenir les systèmes d’innovation dans le secteur agricole et agroalimentaire.

— Quel est le rôle du financement privé dans l'innovation technologique et l'agriculture intelligente face au climat, en particulier en Afrique et au Moyen-Orient ?

— Il faut que les pays africains et du Proche-Orient déploient des efforts pour améliorer de manière durable la productivité agricole, s’adapter et renforcer la résilience du système agricole et de la sécurité alimentaire afin de réduire les risques engendrés par le changement climatique en utilisant les pratiques d'agriculture intelligente face au climat. Une transformation réussie des systèmes agroalimentaires nécessite un financement par des capitaux privés à grande échelle, et le secteur privé ne préfère pas ce genre de risque. Ainsi, il est impératif d'utiliser le financement mixte et de réduire les risques pour orienter les investissements. La FAO abordera les questions des solutions de financement innovantes dans la transformation des systèmes agroalimentaires lors du Forum mondial de l'investissement 2023 qui se tiendra du 16 au 20 octobre 2023 à Abu-Dhabi.

— Une personne sur trois dans le monde souffre d'au moins une forme de malnutrition, qu'il s'agisse de sous-alimentation, de surpoids ou encore d'obésité. Comment peut-on mettre fin à toutes ces formes de malnutrition ?

— En 2022, 29,6 % de la population mondiale souffraient d'insécurité alimentaire modérée ou grave, 13,1 % de la population adulte mondiale est obèse et, en 2021, plus de 3 milliards de personnes n'avaient pas les moyens de se nourrir sainement. La vision de la FAO pour une alimentation et une agriculture durables est un monde dans lequel la nourriture est nutritive et accessible à tous, et que les ressources naturelles sont gérées de manière à maintenir les fonctions écosystémiques pour répondre aux besoins humains actuels et futurs. En septembre 2015, les dirigeants mondiaux réunis à New York se sont mis d'accord sur 17 Objectifs de Développement Durable (ODD), fixant des objectifs généraux et des cibles spécifiques à atteindre d'ici 2030 au plus tard. Cinq cibles ont été mises dans le but d’éradiquer la faim, mettre fin à toutes les formes de malnutrition, doubler la productivité agricole et les revenus des petits producteurs alimentaires, assurer des systèmes de production alimentaire durables et maintenir la diversité génétique.

— Quels sont les domaines de coopération entre la FAO et les pays arabes et africains pour faire face à la rareté de l'eau ?

— La mission de la FAO au Proche-Orient et en Afrique du Nord est d'assurer une sécurité alimentaire durable pour tous, d'aider les communautés vulnérables et de renforcer leur résilience face aux chocs et aux crises. La FAO aide ces pays à augmenter la production agricole, à réduire l'épuisement des ressources naturelles, à stimuler le développement rural et à réduire les pertes et le gaspillage alimentaires à travers 4 priorités : la transformation rurale et le développement de chaînes de valeur inclusives, garantir une sécurité alimentaire et une alimentation saine pour tous, soutenir le verdissement de l'agriculture, eau et action climatique, et renforcer la résilience aux chocs multiples. Pour faire face à la pénurie d'eau, la FAO aide les pays membres de la région du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord à protéger et à gérer durablement les ressources en eau grâce à l'utilisation de technologies, de politiques et de ressources en eau non conventionnelles. En plus, la FAO promeut le dialogue et la sensibilisation au niveau international concernant les impacts du changement climatique sur la sécurité alimentaire dans la région.

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