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Le Soudan déchiré entre le nord et le sud

Mohamed Atef , Dimanche, 04 juin 2023

Le jury de la sélection Un certain regard a attribué le prix de la liberté au long métrage de Mohamed Kordofani Goodbye Julia, le premier film soudanais de l’histoire à être sélectionné à Cannes. Un des coups de coeur du festival.

Le Soudan déchiré entre le nord et le sud
Mona et Julia incarnent la tragédie de leur pays.

 

Le film se déroule à la veille de la division du Soudan et nous fait suivre Mona, une ex-chanteuse nord-soudanaise qui tente de se racheter après avoir accidentellement causé la mort d’un homme sud-soudanais. Elle engage alors la femme de ce dernier en tant qu’aide ménagère. Tout se passe donc essentiellement entre femmes ; ce sont elles qui tiennent les beaux rôles et sont respectivement campées par Iman Youssef (Mona dans le film) et Sirane Riak (Julia), l’une représentant le nord et la deuxième le sud.

Le réalisateur Mohamad Kordofani, dont le talent a été vivement loué par les cinéastes présents au festival, est certainement très influencé par l’héritage culturel soudanais vouant une grande place aux femmes, considérées de tout temps comme des figures emblématiques de paix et de liberté. Et ce, contrairement aux hommes qui incarnent dans le film la violence excessive, parfois même sanguinaire, les idées réactionnaires et racistes. L’un d’entre eux (Nizar Gomea) a tué pour un malentendu, l’autre (Gir Douani) a engagé tous les siens dans un tourbillon de folie et de brutalité, subies par les générations successives.

Les femmes, quant à elles, s’avèrent plus fermes et performantes. Elles incarnent plutôt la force tranquille, réagissent farouchement lorsqu’on touche à leur dignité et à leur corps, confrontent les policiers et n’hésitent pas non plus à rappeler leurs propres maris à l’ordre, si besoin il y a. Ainsi, Julia s’attaque à un harceleur dans le bus et défend l’un des personnages masculins contre des miliciens armés jusqu’aux dents.

Les premières séquences laissent entrevoir un scénario bien ficelé. Le sort des personnages rejoint celui du pays, à plusieurs niveaux. Le film s’ouvre sur les deux personnages principaux, Mona et Julia, en train de préparer chacune le petit déjeuner chez elles, en pensant au devenir politique du Soudan en 2005, après le crash de l’hélicoptère de John Garang, ex-leader du mouvement rebelle du Sud qui venait d’être nommé vice-président, quelques mois après avoir signé l’accord de paix mettant fin à la guerre civile.

Julia se trouve obligée de quitter le lieu où elle vivait avec sa petite famille vers un autre plus sordide. On ressent clairement l’ampleur de la tragédie et l’on suit l’enchaînement malheureux des circonstances enfonçant le pays dans une violence sans nom. Le montage de Héba Osman, ainsi que la bande-son signée par Rana Eïd transmettent habilement la suite faite d’attaques et de contre-attaques.

Lumière et cadrage symboliques

Les cadres et les compositions d’images minutieusement choisis par Kordofani sont très significatifs. En tournant le dos à la cage d’oiseaux que lui a offert son mari, Mona semble rejeter l’idée de vivre dans une grande prison, même en la partageant avec les siens. De même, Julia regarde les flammes de feu dévorer le bidonville où elle a trouvé refuge, elle observe le chaos total tout autour, les voitures des différents belligérants … et réalise que la maison de Mona (nord-soudanaise) est son seul abri.

L’éclairage du directeur de photographie, Pierre de Villiers, a réussi à rehausser l’ambiance dramaturgique. La lumière des scènes d’intérieur provient toujours de l’extérieur, comme pour souligner l’influence externe sur les foyers soudanais, ceux-ci subissent souvent des facteurs multiples en dehors de leur portée ou qu’ils n’ont pas forcément provoqués. La maison de Mona paraît plus sombre avant l’arrivée de Julia, qui a apporté une touche de salut en s’y installant avec son enfant.

Kordofani ne laisse rien au hasard, tous les petits détails et les croisés de chemin sont nettement bien étudiés afin d’accentuer la valeur symbolique des scènes. Les personnages aussi subissent la division, ils se séparent tout comme le Nord et le Sud du Soudan. Une vraie tragédie pour le pays qui a conclu un accord, sans atteindre une vraie réconciliation. La réalisation du film a été faite en trois ans, durant lesquels les cinéastes ont frappé à toutes les portes pour obtenir des aides à la production, de la plateforme CinéGouna, du fonds de la mer Rouge et celui du festival de Malmö. Cette coproduction qui a regroupé l’Egypte, l’Arabie saoudite, l’Allemagne et la Suède a fini par porter ses fruits.

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