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Au Soudan, un conflit à haut risqué

Aliaa Al-Korachi , Jeudi, 27 avril 2023

Après dix jours d’affrontements meurtriers au Soudan, la tension ne faiblit pas malgré une trêve de trois jours annoncée mardi. Le risque, réel, d’une guerre prolongée placerait le Soudan et la région face à l’inconnu.

Au Soudan, un conflit à haut risqué

Le monde entier a les yeux rivés sur le Soudan où le chaos règne en maître. Après dix jours de combats entre les forces armées soudanaises et le principal groupe paramilitaire, connu sous le nom de Forces de Soutien Rapide (FSR), un fragile cessez-le-feu de 72 heures a été annoncé le 24 avril, à partir de minuit. Dédiée « à ouvrir des couloirs humanitaires et à faciliter les déplacements des civils », cette trêve a été négociée sous médiation américaine. Mais bien que les deux parties en conflit aient confirmé le cessez-le-feu, les armes ne se taisent pas dans les rues de Khartoum.

Que se passe-t-il au Soudan ? Coups de feu, chars dans les rues, frappes aériennes … Des combats féroces ont éclaté le samedi matin du 15 avril entre ces deux parties dans plusieurs quartiers densément peuplés de la capitale soudanaise, Khartoum, avant de s’étendre rapidement dans de nombreuses autres villes : Bahri, Omdurman, Darfour et autres. Le Soudan est aujourd’hui encore le théâtre d’une nouvelle crise humanitaire grave et à multiples facettes. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), « le bilan humain, encore très provisoire, s’élève à plus de 420 morts et 3 700 blessés ». Par ailleurs, depuis le début du conflit, la liste des pays organisant l’évacuation de leurs ressortissants ne cesse de s’allonger au Soudan, alors que des dizaines de milliers de Soudanais ont fui les combats vers les pays voisins en quête de sécurité et de nourriture. Et cela, au moment où de nombreuses organisations humanitaires, ciblées par le conflit, ont suspendu leurs activités.

« Un conflit de longue durée serait la ruine du Soudan », alarme le centre de recherche International Crisis Group (ICG), en soulignant « la nécessité de prendre des mesures urgentes pour empêcher que ce conflit ne dégénère en une guerre civile à part entière ». Selon Mohamed Mansour, expert des affaires régionales au Centre égyptien de la pensée et des études stratégiques (ECSS), « la situation dramatique actuelle au Soudan place le pays, son peuple et le processus politique qui visait une transition progressive vers un régime civil face à un avenir inconnu ».

Les origines de la crise

Selon beaucoup d’analystes, le conflit au Soudan était prévisible. Il couvait depuis des semaines entre le chef de l’armée et le dirigeant du pays, le général Abdel-Fattah Al-Burhan, et son numéro deux, le général Mohamed Hamdan Daglo, dit « Hemeti », à la tête des FSR. « Le calendrier et les modalités d’intégration des FSR dans la structure générale des forces armées régulières se trouvent au coeur des litiges entre les deux parties. A cela, s’ajoute la volonté de l’armée soudanaise de déterminer les lieux de déploiement des FSR, d’inclure les sociétés affiliées à ces forces au ministère soudanais des Finances et de les soumettre aux procédures de suivi gouvernementales », explique Mansour. Il ajoute : « Alors que le commandement de l’armée a vu la nécessité de réaliser rapidement cette fusion, dans un délai n’excédant pas deux ou trois ans, les FSR voulaient que cette intégration se fasse sur une plus longue durée, jusqu’à dix ans ». Selon Mansour, ce groupe paramilitaire craint que son intégration dans la structure de l’armée ne limite sa présence déjà pesante dans l’économie soudanaise, puisque le groupe possède une énorme richesse provenant de l’exportation de l’or. C’est ce différend qui a retardé la signature finale d’un accord, initialement prévu pour le 1er avril, en vue de relancer la transition démocratique. « La controverse s’est intensifiée ces dernières semaines et s’est accompagnée d’un déploiement soudain mené par les FSR dans la nuit du mercredi 12 avril dans plusieurs villes soudanaises. Le lendemain matin, les affrontements ont éclaté sans savoir qui a lancé les premiers tirs », souligne l’expert. Quels sont les rapports de force entre les deux parties ? Selon Mansour, « l’équilibre des forces militaires entre les deux parties penche dans une large mesure en faveur de l’armée soudanaise, bien que l’expérience des combattants des FSR, notamment en ce qui concerne les tactiques de guérilla et les combats dans les villes et les zones urbaines, soit un facteur important qu’il faut prendre en considération ».

Créé en 2003 par Omar Al-Béchir pour écraser la rébellion au Darfour, ce groupe compte aujourd’hui environ 100 000 hommes, regroupe des milliers d’anciens Janjawids, des miliciens arabes avec des bases propagées dans tout le Soudan. En 2013, Al-Béchir a transformé les Janjawids en une force paramilitaire semi-organisée et a donné à leurs chefs des grades militaires. En 2017, une loi légitimant les FSR en tant que force de sécurité indépendante a été adoptée. En 2019, après la chute d’Al-Béchir, Hemeti a signé un accord de partage du pouvoir qui a fait de lui l’adjoint du Conseil de transition dirigé par le général de l’armée, Abdel-Fattah Al-Burhan.

Des répercussions internes qui dépassent le bras de fer

Beaucoup d’analystes prévoient que la transformation du conflit en une guerre prolongée pourrait conduire à la division du Soudan en « des zones d’influence » et causer des pertes inimaginables pour l’économie soudanaise. La première étincelle de l’affrontement entre l’armée soudanaise et les FRS a mis hors service l’aéroport de Khartoum. Ce qui a privé le pays de 5 % de ses exportations et importations totales, pour un total de 15 milliards de dollars. Le Trésor soudanais a perdu également des revenus provenant des exportations d’or, équivalentes à 50 % des exportations, pour une valeur de 2 milliards de dollars.

Par ailleurs, Selon Mohamed Shadi, expert au ECSS, la prolongation du conflit pourrait raviver de nouveau les revendications de l’indépendance de certaines régions soudanaises, soit pour former des Etats indépendants, soit pour rejoindre des Etats voisins par ce conflit. « Ces régions, qui se situent au sud-ouest du pays, contrôlent les ressources les plus importantes en pétrole et en or du pays », explique Shadi, en ajoutant que « si les revendications de toutes ou certaines de ces régions aboutissent, le Soudan deviendra un Etat enclavé, sans ressources réelles ».

Et de graves conséquences régionales

Se dirige-t-on vers une extension du conflit ? « La violence doit cesser. Elle pose un risque d’embrasement au Soudan qui pourrait envahir toute la région et au-delà », a averti Antonio Guterres, secrétaire général des Nations-Unies. L’Afrique s’apprête à accueillir une nouvelle vague migratoire. Selon le HCR, ce conflit a conduit en une seule semaine à la fuite d’environ 10 000 à 20 000 personnes vers les pays voisins du Soudan qui sont déjà en difficulté (voir page 4). En effet, ce troisième plus grand pays d’Afrique est situé dans une région instable bordée par la mer Rouge, la région du Sahel et la Corne de l’Afrique. Des considérations géopolitiques majeures entrent aussi en jeu grâce à l’emplacement stratégique et aux richesses du Soudan. « L’inquiétude augmente quant au fait que ce conflit puisse transformer le Soudan en une arène de polarisation entre les puissances internationales. Au cours des dernières années, les grandes puissances ont tenté de renforcer leur présence en Afrique de l’Est et dans les régions du Sahel et du Sahara. Le Soudan représente un lien stratégique important entre ces deux régions », explique Mansour.

Où va le Soudan ? C’est un jeu à somme nulle. « Jusqu’à présent aucune partie n’est en mesure de résoudre rapidement la bataille sur le terrain. Ce qui laisse la scène ouverte à toutes les possibilités. La probabilité de la poursuite des opérations militaires et de l’escalade est forte. Et le grand perdant reste le peuple soudanais », conclut l’expert.

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