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Quand l’âge mûr n’est pas si mûr …

Dina Darwich , Abir Taleb , Dimanche, 09 avril 2023

Crise existentielle, remise en question de sa vie professionnelle et personnelle, envie d’un nouveau départ, la crise de la quarantaine touche aussi bien les hommes que les femmes. Et peut bouleverser toute une vie.

Quand l’âge mûr n’est pas si mûr …

Deux scandales, un à l’écran, l’autre dans la réalité. Le premier concerne la série Crise de milieu de vie, récemment diffusée sur la plateforme Shahid. Le feuilleton a suscité une large polémique, ses détracteurs estimant qu’elle va à l’encontre des valeurs morales de la société égyptienne. Car la série raconte l’histoire de Fayrouz, une épouse délaissée et malheureuse, qui entretient une relation adultère avec le mari de sa fille, Mariam. Au-delà des détails (le mari de Fayrouz la trompe avec la copine de sa fille, Mariam, qui ne s’avère pas être la fille de Fayrouz, etc.), le thème a choqué et a provoqué un vrai débat sur les réseaux sociaux. L’histoire du feuilleton rappelle celle d’un procès en cours devant la justice : un homme a épousé deux femmes : une mère, la cinquantaine, et sa fille, semble-t-il à l’insu des deux.

Mais qu’est-ce qui a poussé ces personnages, ceux de la réalité et ceux de la fiction, pour ne citer que ceux-là, à entreprendre une relation avec une personne plus jeune dans des conditions, pour le moins que l’on puisse dire, peu ordinaires ? Est-ce pour se prouver qu’ils peuvent encore être désirés ? Pour rattraper le temps perdu ? Pour voler ce qui reste des plaisirs de la vie avant de se voir vieillir ? C’est sans doute tout cela à la fois et c’est ce qu’on appelle la crise de milieu de vie ou crise de la quarantaine.

Car c’est autour de l’âge de 40 et 50 ans que cela arrive, lorsque certains éprouvent un mal-être existentiel qui se traduit par l’impression de stagner, d’être perpétuellement insatisfait ou d’être enfermé dans une routine qui ne leur convient plus. Selon une dernière étude australienne, le cycle du bonheur humain est comparé à la lettre « U » — durant la jeunesse et la période du vieillissement, nous sommes heureux alors que la courbe de la lettre représente la crise de la quarantaine. C’est le psychanalyste canadien Elliott Jaques qui a été le premier à utiliser cette expression, dans les années 1960. Deux facteurs seraient, selon lui, à l’origine de ce mal-être : la prise de conscience du sérieux de la mort, ainsi que le vieillissement et la crainte de ses effets.

Ces changements qui dérangent

En effet, tout commence lorsque la personne passe par des changements à la fois physiques et psychologiques. Des changements qui risquent de lui faire perdre son équilibre. Baisse de la testostérone chez l’homme, hormone principale de l’énergie physique et sexuelle, qui agit sur la libido mais aussi sur le bien-être mental des hommes. Approche de la périménopause et de la ménopause chez la femme, une période de grands bouleversements physiologiques et psychiques.

D’où l’idée selon laquelle la crise de la quarantaine est souvent liée à des relations extraconjugales, des divorces ou dans le meilleur des cas à des couples en crise. Or, pour les psychiatres, la question est plus complexe. Selon le psychiatre Hassan Al-Mossawy, la crise de la quarantaine est une phase transitoire délicate qui peut survenir chez l’homme comme chez la femme, mais de manière différente. « Cela pourrait s’exprimer par une simple déprime passagère ou se traduire par une sensation d’avoir laissé filer les années sans en avoir assez profité. D’autres vont ressentir le besoin de faire le bilan de leur vie ou de procéder à des changements car ils ne supportent plus d’assumer des charges ou des obligations familiales quotidiennes et professionnelles », explique le psychiatre.


Le feuilleton Crise de la quarantaine a provoqué de vives polémiques.

Vouloir changer et profiter de la vie avant qu’il ne soit trop tard, c’est justement ce qu’a ressenti Maher. A 45 ans, ce professeur d’université a voulu prendre une deuxième épouse, plus jeune. Jeune étudiant studieux, il a entamé tôt une carrière académique tout aussi sérieuse. Résultat, il eu le sentiment d’être passé à côté de sa jeunesse. Mais Maher a poussé plus loin le bouchon en demandant à sa femme de lui trouver une deuxième épouse. « Ce fut une période bien difficile pour moi. Je prenais des calmants mais j’ai tout fait pour sauver mon couple. A cette période délicate de ma vie, mon mari n’était plus mon soutien. J’avais l’impression d’avoir trois fils au lieu de deux. Je me suis alors employée à chasser les nanas qui rôdaient autour de lui, tantôt avec logique, tantôt avec insolence et menace. Je m’en suis sortie victorieuse, mais épuisée », confie Pakinam, sa femme, qui avait à cette époque 41 ans.

Si le pire a été évité dans le couple de Maher et Pakinam, les soubresauts de la crise de la quarantaine peuvent être fatals. « Alors que certains vont vivre cette période transitoire avec résilience, acceptant le fait accompli, d’autres, au contraire, vont s’engager à réaliser tout ce qu’ils n’ont pas pu faire pendant la période de leur jeunesse. Ils agissent comme des adolescents, et nous les trouvons en train d’avoir des comportements inappropriés à leur âge : accoutrement, consommation excessive d’alcool, comportement impulsif, etc. Bref, un changement qui risque de détruire leurs acquis antérieurs », avance Al-Mossawy.

C’est le cas d’Ayman qui a détruit son mariage. C’est à l’âge de 38 ans qu’Ayman, ingénieur, a perdu plus de 100 kilos suite à une opération de Sleeve gastrectomie. Après cette intervention, il a pris conscience que durant sa jeunesse, il a été « prisonnier de son obésité » comme il le décrit si bien. Il ne pouvait ni porter de tenues vestimentaires à la mode ni aborder les filles pour faire connaissance avec elles. Seule sa femme, qui était étudiante dans la même université, l’a accepté tel qu’il était. Ce qui ne l’a pas empêché de la quitter dès qu’il a perdu du poids. Un jour, il a décidé tout simplement de partir, de lâcher ses obligations familiales. De vivre sa vie, ou plutôt une sorte de crise d’adolescence tardive : sorties en boîtes de nuit, relations multiples … Quelques années plus tard, il a regretté ce qu’il avait fait et a voulu reprendre avec son ex-femme, mais celle-ci a refusé.

Au-delà des stéréotypes

Or, la crise de milieu de vie, ce n’est pas seulement le démon de midi, il ne faut pas la limiter à ce seul aspect de problèmes de couples, de divorces ou de relations extraconjugales. Ou au stéréotype de l’homme qui quitte sa femme pour une plus jeune. Ali Askar, psychiatre, explique que certaines personnes sont plus à même de vivre la crise de la quarantaine que d’autres. « Ceux qui n’ont pas vécu pleinement leur jeunesse, ceux qui ont souffert d’un manque d’argent, ou d’autorité, et qui ont passé leur vie à vouloir atteindre un certain objectif, risquent d’avoir un sentiment de vide une fois cet objectif atteint et c’est en général aux alentours de la cinquantaine », explique-t-il. Selon lui, la crise de la quarantaine touche les femmes comme les hommes. Qui plus est, explique-t-il, les femmes peuvent en être davantage sujettes. L’impact de cette phase sur les femmes peut être plus important, notamment à cause des changements physiologiques et hormonaux. « A cet âge, les femmes deviennent très vulnérables à l’anxiété. Les enfants ont grandi et sont devenus indépendants, la relation sexuelle du couple est en berne et le mari n’attache plus d’importance à la vie de couple, et donc elles peuvent ressentir une solitude mortelle », souligne-t-il.

Tel est le cas de Ghada, une femme au foyer âgée de 52 ans. « J’ai consacré toute ma vie et tout mon temps à mes enfants et mon mari. Au fur et à mesure que les enfants grandissaient, je me sentais inutile. Et il y avait ce vide, ce mal-être si difficile à vivre. J’ai fini par consulter un psychiatre qui m’a dit que je souffrais de ce qu’on appelle le syndrome du nid vide, avec des enfants qui commencent à voler de leurs propres ailes », raconte Ghada, ajoutant que la ménopause et les changements physiques qu’elle entraîne, comme la prise de poids, n’arrangent pas les choses.

Heureusement, disent les psychiatres, ce n’est qu’une période passagère. Cependant, les spécialistes conseillent aux personnes concernées de faire attention aux décisions hâtives. « Surmonter la crise est une responsabilité commune entre les hommes et les femmes. La patience et la franchise suffisent pour redonner à la vie son cours normal. Le couple doit avoir un nouveau projet de vie convenable et construire ensemble l’avenir. Il faut apprendre à avoir des pensées positives et profiter de cette nouvelle phase de la vie avec moins de contraintes professionnelles et personnelles », estime la sociologue Sanaa Al-Chafei. Et de conclure : « La crise de la quarantaine n’est pas une déchéance, mais plutôt une renaissance ».

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