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Henri Monceau : L’Afrique est le plus grand réservoir de croissance dans le monde

Samar Al-Gamal , Samedi, 18 mars 2023

Henri Monceau, directeur de la Francophonie économique et numérique à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), revient sur les obstacles qui entravent la coopération économique dans l’espace francophone.

Henri Monceau

Al-Ahram Hebdo : L’OIF s’est lancée dans des missions économiques. Quel est l’objectif de cette nouvelle stratégie ?

Henri Monceau: Nous pensons que le français est aussi un actif économique. Et cet intérêt économique n’est pas tout à fait nouveau. Lorsque les trois chefs d’Etat africains Léopold Senghor du Sénégal, Habib Bourguiba de Tunisie et Hamani Diori du Niger ont créé l’organisation, ils voulaient un débouché multilatéral. On était dans les années 1960 et en pleine décolonisation. C’était le moment aussi où les institutions internationales, comme les Nations-Unies, commençaient à prendre de l’ampleur et la mondialisation en train de jeter ses bases. Dans ce contexte, ils ont choisi la langue comme point d’entrée de ce système multilatéral, qui permet de relier les populations francophones. A partir de là, il y a eu une extrapolation : oui à la langue et la culture, mais sans toucher aux questions sensibles. Progressivement, la question politique va s’imposer avec la déclaration de Bamako en 2000. Mais il y a eu cette préoccupation économique très tôt, dès 1995, avec une réunion des ministres à la fois de l’Economie et de la Culture, puis en 1997, avec un forum économique à Hanoï en marge du sommet des chefs d’Etat. La première stratégie économique n’arrive qu’en 2014, avec Abdou Diouf, le secrétaire général sénégalais, qui s’est beaucoup battu pour la faire adopter à l’issue du sommet de Dakar en 2014. En 2020, nous avons adopté une 2e stratégie qui est plus exécutive et l’on a mis en place des outils comme ces missions économiques et commerciales.

Vous avez achevé deux précédentes missions et vous êtes maintenant en Egypte et au Maroc. Pourquoi le choix de ces deux pays ?

— L’OIF est avant tout une organisation africaine créée par des Africains et son premier secrétaire général était aussi un Africain, l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali. Et dans sa version actuelle, nous sommes une organisation dont 31 des 54 Etats et gouvernements membres de plein droit sont africains et dont les deux tiers de la population sont aussi africains. Notre vocation est donc de favoriser le développement et l’interaction de l’Afrique avec les autres continents. Dans ce contexte, nous menons des missions économiques et commerciales voulues par la secrétaire générale, Louise Mushikiwabo. L’Egypte et le Maroc sont deux pays pivot de l’Afrique du Nord qui permettent de couvrir un espace assez vaste et de faire une bonne articulation avec des entrepreneurs de l’Afrique subsaharienne. C’est ce schéma qui nous permet de mailler le territoire. L’année dernière, nous avons organisé des missions économiques et commerciales en Asie, au Vietnam et au Cambodge, puis en Afrique centrale, au Gabon et au Rwanda, et nous allons continuer avec le Liban et la Grèce au mois de juin. Nous irons plus tard en Amérique du Nord et en océan Indien.

— Quel est l’objectif de votre dernière mission°?

— Nous sommes dans un format un peu particulier que nous appelons mission de prospection économique. Le but est la mobilisation des acteurs pour faire en sorte qu’il y ait d’abord une prise de conscience. Sur un plan géopolitique global, nous sommes dans une période de grand changement. Ce que l’on appelle la première mondialisation qui s’est développée à partir des années 1980-90, et prend une autre tournure suite à la crise des subprimes en 2008, suite évidemment au Covid qui a considérablement reconfiguré les chaînes de valeur nées de cette première mondialisation. Nous avions des schémas assez absurdes. Juste pour donner un exemple, à travers la fabrication des automobiles, le métal était traité sur un continent, puis il est envoyé pour un développement sur un autre continent, équipé sur un troisième et puis il est vendu ailleurs. Tous ces allers-retours et ces schémas d’éclatement qui étaient liés à des économies d’échelle, cherchant la main-d’oeuvre meilleur marché, étaient en partie une aberration totale sur le plan du développement durable. Et parfois aussi, tout simplement sur le plan économique parce qu’ils amènent des surcoûts qui étaient largement cachés, mais qu’ont révélés le Covid et la guerre en Ukraine. Donc, il y a cette nécessité de montrer les opportunités et les réservoirs de croissance qui existent. Et ce plus grand réservoir de croissance dans le monde aujourd’hui, c’est l’Afrique avec sa très jeune population et une numérisation qui est en train de s’effectuer et il est important que les francophones soient présents dans ce schéma.

— Vous parlez de prospection, mais bien avant d’arriver dans la région, vous avez privilégié trois secteurs : les agro-industries, les énergies renouvelables et le numérique ...

— Nous sommes une organisation intergouvernementale au service de nos Etats membres et lorsque nous préparons une mission, nous évoquons la question des secteurs que nous allons privilégier en fonction des besoins et intérêts de l’Etat concerné, mais aussi des opportunités qu’offrent les autres pays francophones. Lorsqu’on a entrepris la première mission économique avec nos collègues vietnamiens et cambodgiens, l’agro-industriel était une évidence. Une majorité d’acteurs économiques dans presque tous les pays francophones travaillent dans ce secteur. C’est une spécificité de l’espace francophone. Ensuite, la question des énergies renouvelables s’est aussi imposée parce qu’il y a cet agenda issu de la Conférence de Paris et les ambitions qui viennent d’être réaffirmées à la COP. Le 3e élément concerne les biens et services numériques. On ne peut pas imaginer de développement économique aujourd’hui en dehors du numérique. Un développement numérique endogène, c’est-à-dire qui ne soit pas juste l’utilisation de solutions produites ailleurs, mais qui soit aussi spécifique aux pays eux-mêmes.

— Comment s’effectue concrètement votre mission ?

— Nous parlons d’un espace économique où il y a plusieurs dizaines de millions d’entrepreneurs et donc nous nous efforçons de montrer le potentiel qui existe pour faire du commerce ensemble dans l’espace francophone, parce que c’est souvent sous-exploité. L’espace francophone est quand même assez morcelé, même s’il y a un bon bloc en Afrique subsaharienne, mais pour le reste, certains pays sont en Europe, d’autres en Asie, au Moyen-Orient et dans l’océan Indien. Les relations économiques se font d’abord avec les voisins ou en fonction de spécificités et on ne pense pas toujours à l’intérêt de commercer avec d’autres pays francophones. Or, il présente des avantages. Quand un entrepreneur travaille avec des partenaires qui parlent la même langue, cela évite un certain nombre de frais, mais crée aussi plus de confiance. Le deuxième élément est le système juridique commun, qui s’appuie sur le droit continental, lequel peut créer aussi de la confiance, parce que si vous savez le cadre dans lequel vont se régler d’éventuels différends, c’est déjà un gain. Le troisième avantage est la question de la propriété intellectuelle. Pour les innovateurs et les personnes qui déposent des brevets, travailler dans une langue maîtrisée mieux que d’autres est un atout. Défendre le français ne peut se résumer à mettre en valeur le patrimoine et la culture francophones, et l’intérêt des langues est de permettre avant tout aux gens de vivre.

— Quels sont les principaux défis que vous devez relever ?

— Il y a des enjeux pour trouver des partenaires pour la transformation. L’Afrique subsaharienne est riche en matières premières, exploitées directement, mais qui ne sont pas transformées. C’est un effet non seulement de la colonisation, mais aussi du post-colonialisme. Il n’y a jamais eu d’efforts de coopération pour doter les pays d’Afrique subsaharienne de vrais outils de transformation. Il n’y a jamais eu d’efforts d’industrialisation.

— Est-ce le seul obstacle qui entrave la transformation économique de l’Afrique ?

— Il existe des obstacles d’ordre infrastructurel liés surtout à l’acheminement des marchandises. Au Forum économique de Djerba, en novembre, un entrepreneur tunisien qui fabrique des composants électroniques pour les voitures disait avoir 4 groupes de clients en France, en Allemagne, en Turquie et au Cameroun. La production se termine le vendredi et le transport se fait le samedi, les conteneurs arrivent en France et en Allemagne le lundi, en Turquie, le mardi, et au Cameroun, ils arrivent 40 jours plus tard. Il existe aussi le problème lié à la non harmonisation des règles commerciales tarifaires et non tarifaires et c’est tout l’enjeu de la ZLECAF (zone de libre-échange africaine). Puis la question de la facilitation et la sécurisation des transactions financières. Il n’y a ni suffisamment de confiance ni de vecteurs dans le système financier en Afrique pour que le commerce soit fluide. Notre ambition est d’avoir des ateliers dans toutes les sous-régions de l’espace francophone d’ici la fin de l’année prochaine, de sorte que nous puissions faire, à toutes les institutions concernées, nationales et internationales, des recommandations techniques très précises pour lever ces obstacles.

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