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Mustapha Kamel El Sayed : Cet accord aura un impact sur la guerre au Yémen et la situation au Liban

Heba Zaghloul , Mercredi, 15 mars 2023

Mustapha Kamel El Sayed, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire et à l’Université américaine du Caire, revient sur les conséquences du rapprochement saoudo-iranien sur les plans régional et international.

Mustapha Kamel El Sayed

Al-Ahram Hebdo : L’accord saoudo-iranien a été signé sous l’égide de la Chine et non des Etats-Unis. S’agit-il d’un affaiblissement de l’influence américaine au Moyen-Orient ?

Mustapha Kamel El Sayed : Je pense que cet accord est un énorme succès pour la diplomatie chinoise et une première pour la Chine qui, jusque-là, était surtout impliquée du point de vue diplomatique en Asie du Sud-Est. C’est donc la première fois que Pékin mène une médiation dans un conflit au Moyen-Orient. La Chine remplace ainsi progressivement les Etats-Unis au Moyen-Orient.

Autre raison de ce succès est le fait que la Chine est parvenue à réconcilier deux pays qui entretenaient des relations très tendues depuis des décennies, notamment depuis la Révolution iranienne. En même temps, cet accord représente une défaite pour les Etats-Unis qui ont construit leur politique anti-iranienne autour de l’idée selon laquelle l’Iran représente un facteur d’instabilité régionale. L’accord compromet donc cet argument.

— Quelles seront les conséquences de cet accord pour le dossier nucléaire iranien ?

— Cet accord va affaiblir la position américaine sur le dossier nucléaire iranien. Là encore, un des principaux arguments américains est que l’Iran constitue une menace pour ses voisins, d’où la nécessité, selon les Etats-Unis, de mettre le programme nucléaire iranien sous surveillance et de limiter l’enrichissement de l’uranium. Or, cette réconciliation met à mal cette idée. Je pense que les pourparlers sur le dossier nucléaire ne vont pas aboutir dans un futur proche.

— Cet accord peut-il constituer un pas en avant dans la résolution des conflits régionaux qui, jusque-là, opposaient indirectement les Saoudiens et les Iraniens dans la région ?

— Cette réconciliation pourrait en effet avoir un impact sur la guerre au Yémen, car l’Arabie saoudite cherche à stabiliser la situation dans ce pays. Je ne suis pas certain si cela aboutira, mais en tout cas, ce conflit est l’un des principaux points de contentieux entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Je ne connais pas la formule qui pourra mener à une éventuelle réconciliation entre les Houthis et le gouvernement yéménite au pouvoir, mais au moins l’intensité du conflit sera réduite et pourrait engendrer une sorte de réconciliation entre les deux parties. Il y a d’ores et déjà des pourparlers concernant la libération des prisonniers. Il se pourrait donc que ces pourparlers s’étendent davantage.

Le deuxième conflit qui sera affecté par cette réconciliation est le Liban où il y a actuellement une tentative d’élire un nouveau président. Il se pourrait que les parlementaires libanais parviennent enfin à choisir un nouveau président, surtout que Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, s’est félicité de l’accord entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

— Qu’en est-il de la Syrie ?

— Je ne pense pas que l’accord ait un impact sur ce dossier. Les seules conséquences possibles seraient une éventuelle reprise des relations entre l’Arabie saoudite et la Syrie et la réintégration de cette dernière dans la Ligue arabe.

— L’accord met à mal l’alliance qu’Israël tentait de construire avec les pays du Golfe contre l’Iran. L’Etat hébreu peut-il être tenté de mener une opération militaire contre l’Iran ?

— Non, l’option militaire n’est pas envisageable, car elle aura des conséquences désastreuses sur Israël qui ne sera soutenu par aucun pays. En revanche, Israël poursuivra sa guerre secrète contre l’Iran, que ce soit au niveau des installations nucléaires ou encore contre les scientifiques iraniens. En plus, l’accord ne mettra pas fin aux attaques israéliennes contre des cibles iraniennes en Syrie. Donc, à moins que la Syrie ne finisse par remplacer la présence iranienne par une présence arabe, les attaques israéliennes sur le territoire syrien risquent de se poursuivre.

— Si Israël est perdante avec cet accord, l’Iran a marqué des points en termes de politique étrangère. Est-ce que cet accord aura un quelconque impact sur la situation interne ?

— Cet accord est bien sûr une victoire pour l’Iran, mais sur le plan interne, il ne risque pas d’engendrer un apaisement. Si les protestations sont récemment devenues moins intenses, c’est à cause de l’empoisonnement des écolières qui préoccupe les Iraniens.

— Cet accord témoigne-t-il d’une distanciation de la part de l’Arabie saoudite vis-à-vis des Etats-Unis ?

— Tout à fait, l’Arabie saoudite a d’ailleurs déjà pris ses distances vis-à-vis des Etats-Unis sur plusieurs plans. Le plus important concerne le refus de Riyad de baisser le prix du pétrole. Une demande qu’exigeait le président américain, Joe Biden, et qui l’a même poussé à effectuer une visite en Arabie saoudite et à s’entretenir avec des dirigeants du pays du Golfe. Ce refus est d’autant plus critique qu’il est intervenu avant les élections américaines du mi-mandat. D’un autre côté, les Saoudiens se sont entendus avec les Russes pour réduire leur production de pétrole, contribuant ainsi à la hausse du prix du pétrole. Un autre point de distanciation de l’Arabie saoudite est son abstention lors du vote de l’Assemblée générale de l’Onu sur une résolution qui imposait des sanctions à la Russie. En plus, l’Arabie saoudite a refusé toute normalisation avec Israël tant que la solution des deux Etats n’a pas vu le jour et tant que les activités israéliennes qui entravent cette solution n’ont pas cessé. Autrement dit, l’Arabie saoudite a pris ses distances avec les Etats-Unis et cherche à développer des relations avec d’autres puissances comme la Russie et la Chine.

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