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Quand la souffrance devient taboue

Chahinaz Gheith , Jeudi, 09 mars 2023

Par gêne, par pudeur ou encore par honte, de nombreuses jeunes filles hésitent à consulter un gynécologue. Au point de taire leur mal par crainte d’être étiquetées. Témoignages.

Quand la souffrance devient taboue
L’endométriose est une maladie gynécologique qui touche près de 10  % des femmes.

«  Depuis mes premières règles à l’âge de 12 ans, je souffre le martyre. Impossible de me lever. Je me revois recroquevillée, nauséeuse, gémissant tant la douleur est forte », lance Rania, 25 ans. Et toujours les mêmes discours de sa mère qui minimise ses douleurs et la décrédibilise: « Ça va! Ce n’est rien, c’est normal! Tu n’as qu’à poser une bouillotte sur ton ventre et à boire de la cannelle et des tisanes de plantes pour soulager ces douleurs menstruelles ». Mais à aucun moment, la mère n’a suggéré une visite chez un gynécologue. Pourquoi donc? « C’est honteux pour une jeune fille d’aller voir un gynéco, cela n’est pas du tout nécessaire. Seules les femmes mariées y vont ». Telle était la sentence de la mère de Rania: pas de sexe avant le mariage, donc pas de visite chez le gynéco avant le mariage. Un point, c’est tout.

Et, le calvaire de Rania a duré 13 ans. Même après son mariage, les douleurs sont devenues de plus en plus fortes, insupportables. Après consultation, examens et IRM, le résultat est tombé comme un couperet. Rania souffre d’une endométriose sévère. « C’est une maladie chronique qui agit de manière aléatoire dans le milieu utérin. Pendant la période des règles, la muqueuse utérine (aussi appelée l’endomètre) ne s’évacue pas correctement. Une partie du sang s’écoule à l’intérieur du corps. L’endomètre peut alors se fixer sur d’autres organes. L’endométriose peut être à l’origine de kyste, de nodule et de problème d’infertilité », lui explique le gynécologue. Pour Rania, les complications se sont installées: l’endométriose, diagnostiquée très tardivement, a atteint ses ovaires, son vagin et son utérus, et son désir d’avoir un enfant est devenu quasi impossible.

« Quand une fille souffre des règles anormalement douloureuses, il faut qu’elle aille chez le médecin, pas lui faire dire qu’elle est douillette et que c’est naturel », s’indigne-t-elle en regrettant le prix cher qu’elle a payé, celui de ne pas pouvoir enfanter. Et d’ajouter en colère: « Pourquoi les filles sont-elles obligées de serrer les dents et de taire leur mal par crainte de suspicion? La honte doit changer de camp ! ».

Une normalité anormale

Même écho pour Samar, 20 ans, qui a toujours souffert des douleurs abdominales, migraines et sautes d’humeur dans les jours qui précédent ses règles. « Je vis avec des règles très abondantes et très douloureuses depuis 7 ans. Plus je prends de l’âge, plus la douleur est intense. On grandit avec cette normalité face à la douleur, mais non, ce n’est pas anodin ou un petit rien du quotidien. Ce soi-disant petit rien peut m’empêcher de sortir de mon lit, de vaquer à des activités normales, d’étudier, de sortir, de faire du sport, etc. », affirme-t-elle, tout en ajoutant que lorsqu’elle avait atteint l’âge de 20 ans, elle a subi un dérèglement menstruel, et puis ses règles se sont arrêtées pour 3 mois consécutifs, avec de fortes douleurs pelviennes. Lorsque Samar a insisté sur le fait de consulter un médecin, sa mère s’y est résignée mais l’a prévenue : « N’en parle à personne. On ira voir une gynécologue obstétricienne dont le cabinet est situé loin de notre quartier, de peur de croiser une connaissance ». Après consultation, Samar a découvert un kyste de plusieurs centimètres près de son ovaire gauche.

Les témoignages de ces jeunes filles disent la douleur, l’inquiétude, la honte et l’angoisse … Autant de désagréments et d’inconforts qui sont passés sous silence. Craintes de part et d’autre du regard de la société et des qu’en-dira-t-on, les jeunes filles hésitent d’aller voir un gynécologue. Les préjugés et l’hégémonie des traditions renforcent cette honte. Menstruation, sexualité, post-partum, ménopause… les sujets tabous qui touchent au féminin ne manquent pas.

« La vie des femmes est jalonnée d’événements auxquels elles ne sont pas forcément préparées. C’est parfois compliqué à cause du milieu social, de l’éducation, de la timidité et de la gêne qui entourent tout cela », explique la sociologue Zeinab Al-Mahdi qui estime que de l’ignorance et de la peur naissent les tabous. Et d’ajouter: « Les femmes ont appris depuis la nuit des temps à ne pas parler de leurs règles, et donc à ne pas s’en plaindre, passant ainsi sous silence leurs douleurs menstruelles. Cette réticence à accéder aux soins médicaux est souvent due à une culture sous-jacente qui positionne la douleur liée aux règles comme une partie normale du cycle menstruel et quelque chose à tolérer. Autrement dit, ce désintérêt pour les maux et troubles de règles a accentué la méconnaissance du sujet et surtout les retards de diagnostic sur des maladies ou affections gynécologiques comme l’endométriose, le prolapsus et les fibromes utérins ».

Le rôle des gynécologues

Heureusement, certains gynécologues tentent de sensibiliser au sujet. A l’exemple de Mégahed Mohamad, gynécologue obstétricien, qui estime que la consultation est nécessaire chez la jeune fille en cas de retard du développement pubertaire, en cas d’absence ou d’irrégularité majeure des règles, ou encore en cas de règles très abondantes et anormalement douloureuses. Or, le fait de franchir la porte du cabinet d’un gynécologue alors qu’on est encore jeune fille reste souvent compliqué. Pourtant, ce n’est qu’une question de santé, pourquoi alors de tels freins? « Quand on a mal aux dents, on va chez le dentiste, tout naturellement. Pourquoi donc ne pas consulter un gynéco quand une femme, mariée ou non, se sent mal? Pourquoi, d’ailleurs, ne pas prévenir plusieurs pathologies et attendre d’avoir un gros problème ? », souligne-t-il, tout en précisant que 10% seulement de ses patientes sont de jeunes filles. Cela est dû non seulement à l’inquiétude de ces dernières face à l’idée de prendre rendez-vous pour cette visite touchant à leur intimité, mais surtout aux fausses croyances de certains parents pensant que le fait d’emmener leurs filles à une clinique de gynécologue est suspect et nuira à leur réputation. Ainsi, nombreux sont ceux qui ont recours à ce que les rendez-vous soient pris sous leur propre nom, plutôt que sous celui de la fille malade.

Un avis partagé par la gynécologue obstétricienne Dr Nahed Gomaa, qui pense que la négligence d’un suivi gynécologique exacerbe souvent le problème. Selon elle, de nombreuses adolescentes ne reçoivent aucune information de leurs mères sur les changements qu’apporte la puberté et leurs règles arrivent alors par surprise, les laissant mal préparées sur l’hygiène intime et la façon de gérer cela. Elle raconte le cas d’une élève au cycle primaire venue avec sa mère et souffrant de démangeaisons constantes, et ce, suite à l’utilisation d’une serviette hygiénique pour deux jours d’affilée sans la changer. La maman lui a conseillé de s’asseoir dans un bol d’eau chaude et d’utiliser un antiseptique vaginal. Chose qui lui a causé des irritations, ainsi qu’une mycose vulvaire.

Une négligence et une méconnaissance qui risquent d’être lourdement payées. Certaines risquent carrément leur vie. Tel est le cas de Sarah Al-Chérif, qui souffre d’une hypertrophie de l’hymen, ce qui nécessite une intervention chirurgicale urgente. « L’hymen étant trop épais, voire bloqué, ne peut pas laisser passer les règles, ce qui engendre des douleurs insoutenables. La solution est donc d’opérer la fille en ayant un certificat médical scellé attestant que l’hymen a été rompu pour des raisons médicales. Mais les parents ont préféré risquer de perdre la vie de leur fille plutôt que sa virginité en répondant tout simplement que personne ne peut échapper à son destin », s’indigne Dr Mohamad.

Sensibiliser les filles et les mères

Heureusement, ce sujet crucial commence à sortir peu à peu de l’ombre. L’Unicef et l’ONG Care tiennent à plaider pour la promotion de l’hygiène menstruelle, et ce, surtout que les efforts déployés étaient essentiellement concentrés sur l’excision des filles, le harcèlement, la violence contre les femmes et l’égalité avec les hommes en droits et en devoirs. Le Conseil national de la femme et le Centre du Caire pour le développement, une ONG oeuvrant dans la défense des droits des femmes, ont lancé une campagne ayant pour slogan: « Sa santé est son droit ». « Les femmes n’ont pas à souffrir, même si c’est ce qu’on leur enseigne depuis leur jeune âge. Car ce n’est pas la douleur qui fait de nous des femmes », lance Dr Hend Hanafi, membre du Conseil national de la femme. D’où la nécessité de changer la culture et de sensibiliser les parents à la prise en charge de la santé de leurs filles. Et de conclure: « Il est maintenant temps de lever le tabou et de lancer un programme qui offre une éducation sanitaire gynécologique de qualité, afin de garantir que les jeunes filles aient suffisamment de connaissances sur leur santé pour prendre des décisions appropriées en matière de bien-être » .

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