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La vie au rythme de la guerre

Dina Darwich , Mercredi, 22 février 2023

Par choix ou par nécessité, les Egyptiens qui vivent toujours en Ukraine s’accommodent, comme les Ukrainiens, à un quotidien marqué par la peur, le froid, les sirènes et les bombardements. Témoignages.

La vie au rythme de la guerre
300 Egyptiens vivent aujourd’hui en Ukraine, contre quelque 5  000 avant la guerre.

«  Depuis une année, je vis dans un refuge, dans le froid ». C’est tout dire. Adam Ali, 34 ans, photographe, est un Egyptien marié à une Ukrainienne, il résume son désarroi par cette simple phrase. « J’habite près de Kharkiv, au nord-est de l’Ukraine. Après le déclenchement de la guerre, nous sommes restés pendant plus de six mois bloqués dans ce village, incapables de nous déplacer, car cela représentait un grand danger. Ma fille de deux ans se réveille terrifiée quand elle entend la sirène d’alarme. Elle nous voit en train de courir en pleine nuit vers les refuges. A cet âge précoce, elle a appris ce que c’est le vrai sens de la guerre, car les bruits des bombardements se font entendre à tout moment, de jour comme de nuit », raconte-t-il via Messenger. « Avec le déclenchement de la guerre, les routes ont été complètement bloquées. On ne pouvait plus bouger et on n’avait pas d’autres options. Aujourd’hui, la guerre continue et on s’y est habitué. La région où nous habitons se trouve aujourd’hui sous le contrôle de l’armée ukrainienne, ce qui a facilité l’accès à l’assistance humanitaire en provenance de l’Union européenne: nourriture, lait, couches pour bébé, etc. », confie-t-il.

Adam fait partie de quelques centaines d’Egyptiens qui ont décidé de rester en Ukraine, et ce, malgré la guerre et les conditions de vie quotidiennes bien difficiles. Avant la guerre, le nombre de ressortissants égyptiens en Ukraine variait entre 4500 et 6000 personnes, dont la majorité sont des étudiants. Selon Ali Farouk, chef de « la maison égyptienne », l’organisme qui se charge de la communauté égyptienne en Ukraine, aujourd’hui, il n’en reste plus que 300. La plupart des Egyptiens avaient lancé leurs propres projets et ils ne pouvaient pas les abandonner.

Outre les affaires, il y a les études. Certains étudiants égyptiens ont décidé de regagner leurs universités en Ukraine dans cette ambiance électrique. Islam Adel, étudiant en dernière année de médecine, affirme que quand la situation s’est enflammée, il était en vacances en Egypte. Et malgré la guerre et l’opposition de ses parents, il a décidé de retourner en Ukraine. « Il ne reste que quelques mois pour obtenir mon diplôme, sinon, je dois tout recommencer à zéro. Il m’a fallu beaucoup d’efforts pour convaincre mes parents qui m’appellent constamment et plusieurs fois par jour pour s’assurer si je vais bien », dit-il. Et d’ajouter : « Il est vrai que nous bravons des dangers, mais la situation à Poltava, la ville où j’habite, située au nord-est de l’Ukraine, n’est pas si catastrophique, on est loin des vrais combats, même si les sirènes d’alarme se font entendre durant toute la journée. Je fais actuellement une formation clinique, une fois que les sirènes retentissent, je me dirige tout simplement vers un abri avec le patient venu pour une consultation ».

Braver l’insécurité et le froid

Et bien que les conditions difficiles de la guerre perturbent tout le pays, les conditions sécuritaires varient d’une ville à l’autre. Les citoyens qui habitent les villes situées au centre et à l’ouest de l’Ukraine mènent une vie quotidienne quasi normale. Ce sont les villes de l’est qui sont complètement détruites et qui souffrent le plus. « 90 % des Egyptiens qui habitaient les villes de l’est durant la guerre ont déménagé vers des villes plus sécurisées à l’ouest. Lors du déclenchement de la guerre, la capitale Kiev avait connu une pénurie de denrées alimentaires, d’électricité, sans compter les difficultés dans les transports. Actuellement, la situation s’est améliorée ; cependant, comme le prix du dollar a grimpé, cela a provoqué un taux d’inflation important », indique Ali Farouk, propriétaire d’une usine, contacté via Telegram.

A cela s’ajoutent le froid et la crise énergétique due aux bombardements des infrastructures. Vivre sans chauffage ni eau chaude dans des températures négatives est un vrai défi. « Pour prendre un bain avec de l’eau chaude, il faut le programmer, car il y a des coupures de courant au cours de la journée », explique Ahmad Al-Said, homme d’affaires dans le domaine de l’import-export, qui vit à Poltava. C’est pour cette raison que le gouvernement précise les horaires qui varient selon les régions. Chaque zone a accès à l’électricité durant 4 heures, puis on la coupe pour faire profiter d’autres régions et ainsi de suite toute la journée. « On a recours donc aux cheminées traditionnelles qui fonctionnent avec du charbon et du bois. Mais ce n’est pas évident, à Marioupol, un Egyptien est mort de froid après être sorti d’un abri situé sous sa maison pour chercher du bois afin de se réchauffer lui et sa famille et préparer un repas chaud », confie Al-Said, qui habite en Ukraine depuis 13 ans.

Lorsque la guerre a éclaté, il pensait qu’elle n’allait pas durer longtemps et qu’elle se déroulerait seulement dans les régions frontalières comme cela s’est passé en 2014, lors de l’invasion de la Crimée. Aujourd’hui, il se trouve, d’après cette même source, au coeur du combat, obligé au quotidien de faire face à d’autres défis. « L’instabilité et le manque de sécurité marquent nos jours. On ne peut plus bouger de chez soi avant de suivre les flashs télé pour avoir une idée sur la situation afin de prendre ses précautions », avance Al-Said, qui estime que la guerre a eu une influence négative non seulement sur leurs activités économiques, mais aussi sur la vie sociale. « Il n’y a pas seulement les raids aériens qui nous perturbent, il y a aussi le couvre-feu, de 22h à 5h ou 6h, selon les règles de sécurité de chaque ville. Durant le couvre-feu, il est interdit de sortir de la maison ou d’allumer la lumière ou du feu là où l’on se trouve. Cela veut dire qu’on est paralysé près de la moitié de la journée. Et ce qui aggrave la situation c’est que beaucoup de familles arabes sont parties, les seules parlant notre langue et avec qui on se retrouvait durant les jours fériés, afin de surmonter les déchirements de l’exil », ajoute Al-Said.

S’unir face aux difficultés

Et dans ce quotidien difficile, les membres de la communauté égyptienne s’unissent pour faire face aux défis. « La communauté égyptienne s’échange des nouvelles grâce à Facebook. Régulièrement, on est en contact avec le ministère de l’Emigration et l’ambassade égyptienne qui, jusqu’à présent, n’a pas fermé ses portes, mais a changé de lieu en s’installant dans une ville plus sûre, avant de revenir à nouveau à Kiev », déclare Farouk. Et d’ajouter que les membres de la communauté ont fait le tour des villes pour aider les étudiants égyptiens à retourner en Egypte, et ce, grâce à des laissez-passer sécurisés. « C’était un véritable défi, surtout qu’à ce moment-là, le manque d’essence nous a causé un gros problème », explique cette source.

Ahmad Al-Said, vice-président adjoint de la communauté égyptienne qui a participé à l’évacuation des étudiants égyptiens, raconte, lui, s’être rendu dans les villes de l’est « où se trouvaient des Egyptiens piégés, notamment à Kharkov, Soumy et Kherson. C’était un périple difficile car, tout le long du trajet, on était la cible d’attaques. On a été obligé à un certain moment de dormir dans les autobus en attendant que la situation se calme ».

Et malgré les grands défis, les risques et les souffrances, certains semblent être plutôt optimistes. C’est le cas de Assem Aboul-Dahab, 50 ans, qui travaille dans le domaine du tourisme et est porte-parole de la communauté égyptienne en Ukraine. « Nous essayons en tant que résidents de suivre les consignes du gouvernement afin de réduire notre consommation d’électricité et de gaz et nous arrivons tant bien que mal à surmonter le froid glacial. Heureusement, l’hiver va bientôt s’achever. Ce qui me rassure, c’est que la solidarité règne. Chaque personne reçoit son quota en besoins vitaux. Il existe des hotlines qui peuvent répondre à toutes les questions. Chaque citoyen sait aujourd’hui ce qu’il doit faire grâce aux campagnes de sensibilisation et les mesures de sécurité à prendre, sans compter qu’il existe une application intitulée Alert qui nous avertit des risques liés aux bombardements. Et même les enfants ont appris comment agir en cas de danger. Bref, les gens ont appris comment gérer leur vie durant la guerre. Et face à toutes ces données, j’ai pris la décision de ne pas quitter l’Ukraine », conclut-il.

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