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Redevenir le « grenier à blé »

Aliaa Al-Korachi , Vendredi, 03 février 2023

Face aux tensions géopolitiques mondiales, l’Egypte multiplie les mesures afin d’accroître son autosuffisance en blé et de réduire sa facture d’importations. Explications.

Redevenir le « grenier à blé »

Alors que la saison de récolte du blé approche, le gouvernement multiplie les démarches pour augmenter la production nationale et obtenir de bonnes moissons : accroître la superficie cultivée en blé, donner des incitations aux agriculteurs, diversifier les variétés et augmenter la capacité de stockage. En fait, l’Egypte vise à accroître son autosuffisance en blé de 40 % actuellement à 65 % d’ici 2024. Pour atteindre cet objectif, le gouvernement vient de revaloriser le prix d’achat aux producteurs : de 1 000 L.E. par ardeb (150 kg) en 2022 à 1 250 L.E./ardeb en 2023, soit une augmentation de 42 %, et ce, pour encourager les agriculteurs à cultiver autant que possible du blé. Il reste 3 mois à la récolte qui se fait en avril. Et cette année, le gouvernement envisage d’acheter 4 millions de tonnes de blé local des agriculteurs. « Les réserves stratégiques en blé sont suffisantes pour environ 5 mois », c’est ce que vient de déclarer Ali Al-Mosselhi, ministre de l’Approvisionnement et du Commerce intérieur. Avec une consommation annuelle de blé qui dépasse les 20 millions de tonnes, dont 60 % importés, l’Egypte est classée parmi les grands importateurs mondiaux de blé.

Par ailleurs, l’or jaune se trouve actuellement au coeur des tensions géopolitiques. La guerre russo-ukrainienne, qui dure depuis presque un an, a perturbé les chaînes d’approvisionnement et la production mondiale de blé. Avant le déclenchement de ce conflit, plus de 80 % des importations égyptiennes provenaient de ces deux pays : 61 % de la Russie et 23 % de l’Ukraine. De plus, l’Egypte dépend fortement du blé pour la fabrication du pain, denrée essentielle dans le régime alimentaire des Egyptiens : la consommation varie entre 150 et 180 kilogrammes de blé par habitant par an alors que, selon l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la consommation mondiale moyenne varie entre 70 et 80 kilogrammes par habitant et par an.

Ainsi, pour faire face à la hausse des prix mondiaux des denrées alimentaires, le gouvernement a annoncé, le 16 janvier 2023, qu’il allait doubler les subventions du pain dans le budget général pour atteindre 95 milliards de L.E., contre 38 milliards de L.E. l’année dernière. 70 millions de citoyens sur les 103 millions d’Egyptiens en bénéficient. Aujourd’hui, l’enjeu est de taille pour l’Egypte. Et la question est comment réduire l’écart entre la production et la consommation de blé pour accroître l’autosuffisance en blé et réduire la facture des importations ?

Le blé, toute une histoire

L’histoire du blé remonte à l’ère pharaonique, quand l’Egypte était nommée « le silo du monde ». Les murs des temples pharaoniques ont enregistré le processus de culture du blé dans tous ses détails, depuis le semis jusqu’à la fête des moissons. Le blé des pharaons, blé d’Osiris, blé à septuples têtes, ou le blé de momie, autant de noms ont été utilisés par les historiens pour désigner le blé égyptien, communément appelé Kamut. Celui-ci était caractérisé par ses qualités nutritionnelles supérieures et sa grande productivité (voir page 5). L’Egypte a été désignée par le Coran « les trésors de la terre » à l’époque du prophète Youssef, qui a suggéré au roi de bien planifier et de rassembler des réserves de céréales au cours des sept années de prospérité afin de préparer le pays à affronter sept ans de famine. Ensuite, l’Egypte a servi de « grenier à blé » à l’Empire romain pendant toute la période de son occupation qui a duré plus de 600 ans. Lors de Am Al-Ramada (l’année de la cendre), Amr Ibn Al-Aas, le gouverneur d’Egypte, a envoyé une caravane alimentaire pour sauver la péninsule arabique de la famine. L’Egypte a commencé à importer vers 1951, pour couvrir les besoins des forces britanniques sur son sol. Par ailleurs, après la Révolution de 1952, la consommation de blé a pris une pente ascendante, lorsque le gouvernement a pris la décision de subventionner le pain de blé alors que les Egyptiens comptaient principalement sur le maïs et un mélange de maïs et de blé pour faire du pain. Les importations de blé ont augmenté avec l’augmentation de la population en Egypte, qui a enregistré27 millions de personnes en 1962. Et en 1984, l’Egypte a pris la place du Japon comme premier importateur mondial de blé, après que ses importations de blé ont atteint 6,3 millions de tonnes. « La croissance démographique galopante, l’empiètement sur les terres agricoles avec la stabilité de la superficie agricole au cours des 50 dernières années, autant de facteurs qui ont alourdi la facture d’importation de blé pour l’Egypte », explique Dr Gamal Siam, professeur d’économie agricole. Par ailleurs, les crises successives ont soulevé une question centrale quant à l’avenir de la production de blé en Egypte et la nécessité d’en tirer les leçons.

 Des mesures proactives

« Les mesures prises par l’Egypte début 2014 pour cultiver et stocker le blé l’avaient grandement aidée à surmonter la pénurie d’aliments », a déclaré la ministre de la Coopération internationale, Rania Al-Mashat, en soulignant que « l’image que les médias mondiaux font passer sur une Egypte — le plus grand importateur de blé du monde — en état de panique n’est pas précise, le choc que vit Le Caire est le même que connaissent tous les pays ». En fait, depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, l’Egypte a adopté deux voies pour assurer la couverture de ses besoins annuels en blé. Le premier consiste à diversifier ses sources d’importation en provenance de pays tels que le Brésil, l’Argentine ou l’Inde. Alors que le second vise à collecter la plus grande quantité possible de blé auprès des agriculteurs. Selon Gamal Siam, la nécessité de soutenir les agriculteurs locaux est la leçon numéro 1 à retenir de cette guerre. Avis partagé par Sayed Khalifa, président du syndicat des Agriculteurs, selon lequel la nouvelle tarification du boisseau de blé (fixé à 1 250 L.E. pour la nouvelle saison), annoncée cette semaine par le gouvernement, aura des effets positifs et encouragera les agriculteurs à augmenter la superficie cultivée en blé cette année. « L’année dernière, après la décision du gouvernement de fixer un prix pour l’achat du blé local, la superficie cultivée en blé a augmenté pour atteindre 3,7 millions de feddans, soit une augmentation de 250 000 feddans par rapport à 2021 », a souligné Khalifa. Et d’ajouter : « Le prix actuel est économiquement raisonnable pour les agriculteurs égyptiens qui optent aujourd’hui à vendre leur blé à l’avance au gouvernement, le plus gros acheteur de blé sur le marché, pour leur garantir des marges de bénéfices au lieu de faire courir un risque de le vendre sur le marché libre sans pouvoir réaliser les bénéfices attendus ».

Sur un autre volet, dans le cadre de sa stratégie pour soutenir les producteurs, « l’Etat continue de fournir des engrais et des pesticides subventionnés aux agriculteurs afin d’améliorer la qualité et la quantité de blé », vient de déclarer Moustapha Madbouli, le premier ministre, en soulignant que le prix de vente de l’engrais subventionné est évalué à 5 000 L.E. alors que son prix mondial varie entre 11 000 et 12 000 L.E.

Comment donc accroître notre autosuffisance en blé ? Selon beaucoup d’experts, l’autosuffisance ne sera atteinte qu’à travers 3 axes : l’expansion horizontale en augmentant la surface cultivée, l’expansion verticale en cultivant des variétés de blé à haut rendement, ainsi que le changement du régime alimentaire et la rationalisation de la consommation pour éviter les pertes, évaluées à environ 3 millions de tonnes de blé, soit environ 40 % de la production chaque année.

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