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Décrypter les secrets d’une peinture

Samar Al-Gamal , Lundi, 30 janvier 2023

Interpréter et analyser une oeuvre d’art est une compétence qui s’apprend, petit à petit, on commence à l’apprécier et à la savourer, un peu comme la lecture d’une poésie. Guide.

Décrypter les secrets d’une peinture
La vie au bord du Nil, de Gazbia Sirry.

« L’écriture est la peinture de la voix », disait Voltaire. « La peinture est juste une autre manière de tenir un journal intime », affirmait Picasso. « Si on pouvait raconter un tableau avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre », précisait encore Hopper. Ces trois citations résument tout. La peinture est un langage qui exprime nos pensées, et il suffit de l’apprendre. Un tableau n’est pas ce qu’il semble être à première vue. Ce n’est pas seulement une collection de couleurs et de lignes assemblées de manière à transmettre une image, comme des mots que l’on a juxtaposés pour former une phrase.

Un tableau est une structure complexe qui ne peut être expliquée que dans sa globalité. Ses éléments ne sont pas seulement placés les uns aux côtés des autres, ils se chevauchent, s’entremêlent et semblent se fondre dans de nouvelles combinaisons. Il crée un monde, certes imaginaire, mais qui est aussi très concret et visuel. C’est en quelque sorte un roman dont la véritable signification ne peut être découverte qu’avec de la patience. Pour lire une peinture, il faut d’abord apprendre à la « voir ».

Un regard qui s’accroche à un élément de l’oeuvre, à l’une de ses parties, à une forme, à une couleur ou à une ligne. Il s’agit de laisser d’abord le regard se déplacer naturellement à travers le tableau sans trop réfléchir, en explorer les émotions qu’il invoque, l’ambiance qu’il crée. Il faut donc prendre du recul et regarder attentivement et pendant longtemps le travail dans son ensemble.

Le chemin parcouru par les yeux révèle beaucoup de choses sur la façon dont l’oeuvre d’art est assemblée.

Et en suivant ce chemin, il est possible de voir comment l’artiste utilise la couleur, la lumière, la ligne et la forme pour créer une composition qui attire et qui dit quelque chose. Selon le style de la peinture, les yeux peuvent prendre un chemin linéaire ou, au contraire, suivre une voie circulaire (du premier plan à l’arrière-plan et vice-versa). L’oeil passe d’un détail à l’autre en suivant un mouvement aléatoire, mais contrôlé par le volume de l’oeuvre. Chaque mouvement suscite de nouvelles questions sur ce que l’on ressent sans chercher des interprétations. Plus tard, on part à la recherche des techniques qui ont donné naissance à ses émotions et à faire la différence entre ce qui est vu par les yeux et ce qui est compris par l’esprit. On peut alors voir les prouesses artistiques du peintre. Ce processus d’analyse d’une oeuvre d’art peut être divisé en plusieurs étapes.

La première chose à faire est d’identifier les éléments visuels : les formes rigides ou circulaires et leurs tailles, les lignes suggestives (lignes droites, horizontales, verticales, mais aussi les courbes, les angles, les tirets, etc.) L’identification des couleurs utilisées est cruciale, la palette de couleurs dominantes et secondaires, leur température (chaude, neutre, froide), les principales sources lumineuses, le sombre et le clair dans la peinture, etc. Par exemple, un fort contraste entre deux couleurs, des ombres froides et des lumières chaudes, la légèreté ou l’épaisseur de la couleur, la variété des traits et leur direction. La façon dont les formes et les couleurs sont combinées peuvent donner une idée de l’émotion que l’artiste veut créer comme le calme, l’excitation, la joie ou la tristesse, même si on n’est pas encore au niveau de l’analyse. C’est une observation plus poussée.

Partons ensuite à la recherche du point focal ou la zone centrale de la peinture. C’est cette partie de l’image qui se démarque du reste. Une peinture peut avoir un ou plusieurs points focaux. Sur quoi l’artiste insiste-t-il ? Et quelles sont les parties qu’il a laissées vagues ? Il s’agit aussi d’identifier les principaux personnages et objets de la composition. Comment l’artiste met-il l’accent sur telle ou telle caractéristique ? Utilise-t-il des couleurs ou des tons contrastés, des tailles différentes ? Il faut faire attention aux détails : les expressions des personnages, le langage corporel et les objets placés autour d’eux.

En observant davantage, nous pouvons identifier la technique de l’artiste, son coup de pinceau et son mouvement. Par exemple, a-t-il utilisé des traits épais et audacieux pour les lumières et des traits fins et faibles pour les zones les plus obscures ? S’agit-il de traits distincts ou mélangés ? A-t-il utilisé une variété de petits et de grands pinceaux ? Et quel mouvement ont-ils engendré ?

Vient ensuite l’interprétation, c’est-à-dire essayer de comprendre l’oeuvre, comment elle a été réalisée et pourquoi elle a été réalisée de cette manière. Quels thèmes peuvent être identifiés ? C’est en quelque sorte une quête de l’intention de l’artiste, de sa littératie visuelle, de ce qu’il a voulu dire et comment il l’a dit. Une lecture entre les lignes. C’est un concept important quand il s’agit d’art, car il permet de voir au-delà des aspects physiques d’une peinture et de creuser dans sa signification ou son sens caché.

C’est une tâche souvent difficile, car l’art est subjectif. Il peut avoir de nombreuses significations et certaines peuvent être contradictoires. Un moyen de l’apprendre est de comparer la peinture à d’autres oeuvres d’art du même artiste, de la même période ou du même genre artistique. On peut aussi lire ce qui a été dit sur l’oeuvre au fil du temps et qu’en pensent les critiques.

La dernière étape consiste à s’amuser et à apprécier. On peut alors regarder à nouveau l’oeuvre, voir si quelque chose a changé, ce qu’elle nous a fait ressentir ou penser. Cette étape est une partie essentielle de l’expérience artistique. C’est comme un jeu que l’on joue avec soi-même. L’oeuvre est vue, sentie et ressentie et le spectateur est pris dans un processus qui l’intègre à l’oeuvre elle-même. Pierre Soulages disait que « l’oeuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est, ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde ». Le regard donne vie à l’oeuvre.

 Regard sur la Pêche de nuit à Antibes de Picasso

 Le tableau devant vous, vous ne l’avez jamais vu auparavant. La petite carte à côté ne dit pas grand-chose : « Pêche de nuit à Antibes » de Picasso.

Une scène de pêche nocturne avec deux pêcheurs au harpon chassant un poisson à bord d’un petit bateau. Aussi vive et belle, on se sent pourtant mal à l’aise à la regarder. Un pêcheur se penche fortement avec sa lance, avant de porter le coup final à un poisson tandis que l’autre se penche langoureusement sur le bord.

En haut à gauche, une masse de couleurs de violet qui ressemblent à des tours. Vers le côté droit se trouvent deux femmes, l’une avec un cornet de glace et un vélo et l’autre fait signe aux hommes qui ne semblent pas remarquer grand-chose.

La palette de couleurs est le violet, le vert et le jaune. Le rouge qui émerge de l’obscurité de la nuit n’est utilisé qu’une fois. Une tache rouge. Le point focal est clairement la main et le poisson, avec des couleurs claires, du blanc surtout, et leurs dimensions par rapport au reste du tableau.

La lumière qui se trouve en haut du tableau est soit la lune, soit une lampe que les pêcheurs utilisent pour attirer les poissons à la surface de l’eau. Une autre se trouve sous le bateau.

Picasso, l’un des artistes les plus importants du XXe siècle, celui qui a inventé le cubisme, est passé par plusieurs phases durant sa vie : la période bleue. la période rose, le néoclassicisme, le surréalisme.

Que se passait-il dans sa vie au moment où il a peint ce tableau ? La peinture a été achevée en août 1939 et Picasso était en vacances cet été à Antibes sur la Côte d’Azur, de quoi suggérer que l’eau était la Riviera française où il a croisé de telles scènes de pêche en marchant dans la ville la nuit avant de les mettre sur une toile. Les femmes sont probablement la femme de Picasso et sa maîtresse, qui était avec Picasso au sud de la France à cette époque. Le pêcheur central, représenté par de fortes lignes perpendiculaires, peut être lu comme Picasso lui-même. Et l’autre est peut-être une autre version de Picasso.

On peut aussi regarder le contexte historique. Au début de l’année, sa mère est morte. L’Espagne, son pays natal, était perdu et on est à quelques semaines du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. C’est peut-être la raison pour laquelle le bateau flotte dans un no man’s land entre la ville et les femmes. La jetée sur laquelle se tiennent les femmes est instable. La ville en arrière-plan est en désordre. C’est vers l’hésitation et l’espoir que le peintre veut attirer l’attention à travers la main et la lance susceptible de piquer le poisson avec des nuances sombres. Ce n’est pas tout ... à vous de lire davantage dans cette peinture.

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