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L’Arabie saoudite et les BRICS

Lundi, 30 janvier 2023

L’Arabie Saoudite, le plus grand exportateur de pétrole qui détient 15 % des réserves mondiales, envisage de négocier ses ventes de brut dans des devises autres que le dollar américain.

C’est ce qu’a révélé le ministre saoudien des Finances, Mohamed Al-Jadaan, le 17 janvier. Il s’agit principalement du yuan chinois. Depuis mars 2022, l’Arabie saoudite et la Chine — le plus grand marché du brut saoudien — sont en pourparler pour fixer le prix de certaines ventes de pétrole en yuan plutôt qu’en dollar. Bien qu’aucune annonce officielle n’ait été faite au terme de la dernière visite du président chinois, Xi Jinping, au Royaume en décembre, les indications abondent selon lesquelles les deux pays se rapprocheront de l’utilisation du yuan pour libeller leurs échanges pétroliers.

Le marché de l’or noir est la pierre angulaire du statut du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale. 80 % des transactions pétrolières internationales sont libellées en dollar. Depuis 1974, Riyad a exclusivement utilisé le dollar pour le commerce du pétrole dans le cadre d’un accord de sécurité avec les Etats-Unis. Les autres membres de l’Opep ont emboîté le pas à l’Arabie saoudite en 1975. En établissant ce nouveau système de pétrodollars, les Etats-Unis visaient à protéger la valeur et à augmenter la demande sur la monnaie américaine, devenue la devise de réserve mondiale.

Mais pendant les dix dernières années, les données géopolitiques ont changé : les importations américaines, mais aussi européennes, de pétrole saoudien ont considérablement diminué, alors que la Chine, suivie de l’Inde, sont devenues les deux principaux acheteurs du brut saoudien, faisant basculer les intérêts économiques du Royaume vers l’Asie. Il n’est donc pas fortuit que l’Arabie saoudite a demandé — ainsi que des pays comme l’Egypte, la Turquie, l’Iran, l’Algérie et l’Argentine — dès la mi-2022 d’adhérer au groupe des BRICS, réunissant la Chine, l’Inde, la Russie (partenaire énergétique de Riyad dans le cadre de l’Opep+), le Brésil et l’Afrique du Sud. Ces pays représentent 23 % de l’économie mondiale, 18 % du commerce et 42 % de la population mondiale, ce qui reflète leur importance dans l’économie mondiale. Ils partagent des caractéristiques structurelles importantes, telles que des économies en croissance rapide, des capacités militaires importantes et une influence politique croissante.

Les membres des BRICS sont favorables à un élargissement du groupe de nature à accroître son poids sur la scène internationale et renforcer ses chances d’atteindre ses objectifs. Les demandes d’adhésion seront examinées au prochain sommet du groupe prévu dans la seconde moitié de l’année au Cap, en Afrique du Sud. Le récent élan en faveur d’une adhésion au groupe — 12 ans après la dernière en date, celle de l’Afrique du Sud en 2010 — n’est pas étranger au conflit ukrainien, qui a vu intensifier la confrontation entre l’Est et l’Ouest, l’exacerbation de la concurrence entre la Chine et les Etats-Unis et l’évolution globale vers un monde multipolaire. Dans le cadre de son programme « Saudi Vision 2030 », Riyad envisage la diversification de son économie, ce qui nécessite des investissements dans l’éducation, la santé, les infrastructures et le tourisme. Pour ce faire, le Royaume cherche à développer une coopération multilatérale sur la scène internationale à travers divers forums, tels que les BRICS. Il essaie également de faire partie d’accords de partenariat non occidentaux pour élargir sa marge de manoeuvre diplomatique, loin de l’hégémonie américaine, dans l’ordre mondial multipolaire en gestation.

Dé-dollarisation des échanges mondiaux

Autant les membres des BRICS que les candidats à l’adhésion — soumis aux pressions américaines pour prendre parti contre Moscou dans le conflit ukrainien — cherchent à réduire leur dépendance économique à l’égard du dollar américain. Même avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, qui a accéléré les initiatives de dé-dollarisation dans une grande partie du monde non occidental, la Russie et la Chine, dont les rapports avec Washington continuaient de se détériorer, s’étaient engagées dans des politiques claires de promotion de la monnaie locale, au détriment du dollar. Au premier trimestre de 2020, par exemple, la part du dollar dans le commerce bilatéral entre les deux pays est tombée pour la première fois en dessous de 50 % après avoir été de près de 90 % cinq ans plus tôt. Le dernier sommet des BRICS, tenu les 23 et 24 juin 2022, a vu les cinq puissances se prononcer en faveur du développement d’un système de paiement commun (BRICS Pay) pour les transactions de détail entre elles. Cela s’ajoute aux efforts antérieurs menés par Pékin et Moscou pour lancer un système de paiement transfrontalier comme alternative au système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication), dirigé par les Etats-Unis. Le groupe des BRICS envisage également la création d’une nouvelle monnaie de réserve mondiale basée sur le panier des devises de ses membres. L’objectif est de saper la suprématie du dollar et des droits de tirage spéciaux du Fonds Monétaire International (FMI), dominés par les Etats-Unis.

Cette dé-dollarisation est également de mise dans le commerce mondial de pétrole. Avec la baisse des importations américaines et européennes de brut et l’émergence des pays asiatiques en tant que principaux consommateurs, les grands producteurs comme l’Arabie saoudite, la Russie et d’autres pays de l’Opep+ échangent de plus en plus de pétrole dans des devises autres que le dollar, ce qui a affaibli le système des pétrodollars. En conséquence, la part des réserves en dollar détenues par les Banques Centrales dans les pays du monde est tombée à 59 % — son plus bas niveau en 25 ans — au cours du quatrième trimestre de 2020, selon l’enquête menée par le FMI sur la composition monétaire des réserves officielles de change. Cette tendance devrait s’accélérer avec l’enchérissement du dollar au cours de 2022 — provoqué par la politique monétaire de la Réserve fédérale — qui a rendu les produits essentiels libellés en dollar, dont le pétrole, très coûteux sur les marchés mondiaux.

Malgré les différences entre leurs systèmes politiques et économiques et la rivalité géopolitique entre la Chine et l’Inde, les pays des BRICS sont unis par leur volonté de changer l’ordre monétaire et économique mondial dominé par l’Occident. Une des raisons de la création du groupe, qui se veut un concurrent du Groupe des 7 pays occidentaux les plus industrialisés, est leur mécontentement du fait qu’ils sont sous-représentés dans l’ordre monétaire mondial, invoquant qu’ils contrôlent moins de 15 % des votes pondérés à la Banque mondiale et au FMI. C’est pour cette raison qu’ils ont annoncé la création d’une banque dotée d’un capital de 150 milliards de dollars en tant que concurrent du FMI. La campagne des BRICS, qui déborde le groupe, pour démanteler l’hégémonie américaine, via le dollar, sur les marchés internationaux, ne transformera pas l’économie mondiale de sitôt. Mais elle est en marche.

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