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Quand la Turquie courtise ses voisins

Abir Taleb , (avec Agences) , Mercredi, 24 août 2022

Reprise des relations avec Israël, déclarations en faveur d’une réconciliation entre les insurgés et Damas, visite d’Erdogan en Ukraine … Ankara multiplie les démarches pour se positionner comme un acteur diplomatique consensuel et incontournable.

Quand la Turquie courtise ses voisins

C’est sur l’invitation officielle du président turc, Recep Tayyip Erdogan, que le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, est arrivé lundi 22 août pour une visite de trois jours en Turquie. Cette invitation est intervenue quelques jours après qu’Ankara et Tel-Aviv avaient annoncé le rétablissement complet de leurs relations diplomatiques, mercredi 17 août. Elle vise sans doute à rassurer les Palestiniens. Le chef de la diplomatie turc, Mevlüt Cavusoglu, a, en effet, déjà affirmé que la Turquie continuerait de « défendre » les « droits » des Palestiniens, malgré le dégel avec Israël.

Survenu après plus de dix ans de brouille, ce dégel a été initié par la Turquie. Il intervient dans un cadre bien plus large de repositionnement de la politique d’Ankara avec ses voisins. La Turquie opte désormais pour des relations moins « conflictuelles ». Et ce, pour plusieurs raisons. En proie à une forte inflation (près de 80% en juillet) et à des difficultés économiques, Ankara tente, d’un côté, de normaliser ses relations avec les pays de la région, dont également les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite, dans le but d’attirer des investissements. De l’autre côté, Erdogan semble déjà entrer en période préélectorale : les élections législatives et présidentielle sont prévues en juin 2023, et face aux difficultés internes, elles s’annoncent moins faciles que les précédents scrutins pour le président turc et son parti, l’AKP; alors que la politique d’Erdogan a été perçue pendant des années comme un modèle de développement et lui avait valu une forte popularité.

Le virage dans la politique extérieure d’Ankara, on l’a déjà vu ces derniers mois avec la réconciliation avec l’Arabie saoudite, la Turquie ayant définitivement tourné la page de l’affaire de l’assassinat du journaliste saoudien, Jamal Khashoggi, au consulat saoudien à Istanbul, pour reprendre des relations cordiales avec Riyad.

C’est donc la même dynamique qui est à l’origine de ces réconciliations, que ce soit avec Israël, l’Arabie saoudite ou les Emirats. Et ce sont les contraintes économiques qui ont poussé Ankara à revoir à la baisse ses ambitions géopolitiques extérieures.

La guerre en Ukraine, une aubaine

Par ailleurs, la guerre en Ukraine, lancée il y a six mois, a permis au président turc de se révéler en « faiseur de paix » et en négociateur hors pair. La Turquie est, en effet, le seul pays qui est parvenu à entretenir des relations confiantes tant avec l’Ukraine qu’avec la Russie. C’est notamment sous la médiation d’Ankara et avec la bénédiction des Nations-Unies que la Russie et l’Ukraine ont signé, fin juillet à Istanbul, un accord pour l’exportation de céréales. Jeudi 18 août, les présidents ukrainien, Volodymyr Zelensky, et turc, Recep Tayyip Erdogan, ainsi que le secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres, se sont retrouvés à Lviv pour discuter de cet accord et de la sécurité de la centrale nucléaire de Zaporijjia, dont le sort inquiète le monde. Cette fois-ci, Erdogan a affirmé le soutien d’Ankara à Kiev, sans pour autant se montrer antirusse.

En fait, depuis le déclenchement de ce conflit, Ankara s’est positionné comme seule partie à même de faire une médiation. La Turquie a aussi réussi à obtenir une certaine immunité vis-à-vis de l’Occident pour développer des relations commerciales et économiques avec des entreprises russes sanctionnées, tout en soutenant militairement l’Ukraine.

La Syrie et les Kurdes, une épine

Mais qu’en est-il de la Syrie ? Le sujet semble plus délicat, plus épineux. Et pourtant, nombre d’analystes estiment que cette politique d’apaisement suivie par la Turquie va atteindre le dossier syrien. Le journal libanais L’Orient-Le Jour a récemment indiqué que « les deux dirigeants, syrien et turc, (…) pourraient s’entretenir par téléphone prochainement ».

Alors qu’en mai dernier, Erdogan qualifiait encore le régime de Bachar Al-Assad de « meurtrier », jeudi 18 août, le chef de la diplomatie turc, Mevlüt Cavusoglu, a plaidé pour « réconcilier l’opposition et le régime en Syrie », afin de sceller une « paix durable ». Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011 pourtant, Ankara, qui déploie des soldats dans les zones limitrophes de Syrie, se dit farouchement opposée au régime de Bachar Al-Assad et se pose en soutien indéfectible des groupes rebelles syriens.

Le président turc a aussi affirmé, jeudi 18 août, que son pays « n’avait pas de vue » sur le territoire syrien. « Le régime (de Damas) doit en être conscient », a-t-il dit, alors que plane depuis mai dernier la menace d’une nouvelle offensive dans le nord de la Syrie contre des groupes kurdes. Mais en même temps, il a réaffirmé que l’armée turque était « prête » à tout moment pour lancer une nouvelle offensive contre les bastions du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), Ankara disant vouloir créer une « zone de sécurité » de 30 kilomètres à sa frontière sud. Car la région syrienne de Kabané abrite, sans l’ombre d’une contestation possible, de nombreux bastions du PKK, ce parti nationaliste violent qui exige d’Ankara la création d’un Kurdistan indépendant.

Toute la question est donc de savoir aujourd’hui si face à la question kurde, hautement sensible pour le régime turc, Ankara pourra poursuivre sa politique de repositionnement et continuer à se présenter comme un interlocuteur consensuel et incontournable.

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