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La religion, éternelle ligne rouge

Rasha Hanafy , Mercredi, 08 juin 2022

Les propos de l’écrivaine égyptienne Salwa Bakr, lors d’une émission télévisée, ont suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux et dans les cercles intellectuels. Elle a été accusée de porter atteinte à la religion et de nuire aux valeurs constantes de la société.

Salwa Bakr, une écrivaine au franc-parler.
Salwa Bakr, une écrivaine au franc-parler.

Ce n’est qu’une tempête dans un verre d’eau, soulignent les uns pour défendre l’écrivaine égyptienne Salwa Bakr, attaquée par d’autres à cause de ses déclarations lors de l’émission télévisée Raï Aam (opinion publique), présentée par Amr Abdel-Hamid, la semaine dernière, sur Ten TV. L’auteure avait tout simplement exprimé ses opinions sur le niveau et la qualité de l’enseignement en Egypte, expliquant que les idées inculquées aux étudiants favorisent la pensée islamiste. Elle a surtout soulevé une polémique en refusant d’imposer le voile aux jeunes filles en classe préparatoire et d’étudier le Coran par coeur à l’âge de 4 ou 5 ans, car les enfants ne sont pas à même de comprendre ce qu’ils mémorisent. Selon elle, le discours religieux adressé aux enfants doit correspondre à leur tranche d’âge, et les cours de danse, de musique, de sport et de dessin, qui ont actuellement disparu des écoles, aidaient aussi à tempérer les esprits.

Lauréate de nombreux prix internationaux, les oeuvres de Salwa Bakr tournent souvent autour de femmes marginalisées au sein de la société égyptienne; elle se fait notamment porte-parole de plusieurs personnages, appartenant à la classe moyenne.

L’écrivaine s’explique

Durant une heure ─  durée de l’émission─, l’écrivaine a abordé plusieurs sujets, mais ses déclarations concernant l’éducation et l’absence de l’esprit critique ont été rapidement critiquées sur les réseaux sociaux et les divers sites de presse. « L’entretien a été vidé de son sens. Nous devons reconnaître que l’islam politique a joué un rôle dangereux dans le champ culturel en Egypte. Et ce, dans l’objectif de dicter sa manière de voir et atteindre ses fins; il s’est servi de l’enseignement. Durant l’émission, j’ai évoqué le fait de trop s’attacher à l’apparence et d’omettre l’essentiel ou l’essence même de la religion. Al-Azhar a toujours joué un rôle important dans le domaine religieux. Cette plus haute instance sunnite a toujours été un pilier de la force tranquille du pays. Elle doit assumer ses responsabilités et rectifier les idées fausses concernant la religion, lesquelles ont fait monnaie courante ces dernières décennies », souligne calmement Salwa Bakr, qui appelle le ministère de la Culture à remplir ses fonctions, visant à établir la justice entre les citoyens sur le plan culturel, dans les villes et villages.

Bakr estime que la plainte déposée contre elle auprès du procureur général, l’accusant de mépriser la religion, sera sans doute classée, n’étant pas justifiée. Elle assure qu’aucune de ses déclarations ne porte atteinte ni à la religion, ni aux moeurs, ni aux valeurs de la société égyptienne.

Des incubateurs de terrorisme

En réponse à la question du présentateur : « Comment affronter le terrorisme ? », Salwa Bakr avait précisé durant l’émission que jusqu’ici, les remèdes au terrorisme ont été d’ordre sécuritaire, alors qu’il faudrait ré-envisager l’enseignement. Car d’après elle, les cursus actuels, en l’absence de toutes sortes d’activités, peuvent facilement former des éventuels membres de Daech. Bref, l’enseignement actuel est un champ propice pour les terroristes.

L’écrivaine a souligné, par ailleurs, que la religion était devenue une « question d’apparence, qui se limite au voile, à la barbe, à la djellaba et bien d’autres signes ostentatoires ». Salwa Bakr a rappelé que l’école à son époque préparait l’individu à être maître de soi-même et à assumer ses propres choix. Or, en ce moment, ceci n’est pas du tout le cas. D’après elle, l’enseignement ne doit pas être géré par des technocrates et des fonctionnaires publics, mais par des responsables éclairés, à même d’élaborer une politique culturelle bien définie. « On doit commencer par les programmes scolaires, puis s’étendre à la sélection des enseignants », a-t-elle dit.

Lors de l’émission, Bakr a déclaré qu’elle préférait plutôt les anciennes écoles coraniques, mais c’est une époque révolue à l’ère numérique. « Autrefois, dans les écoles coraniques, on apprenait aux petits à lire, à écrire, à maîtriser la langue arabe. Plusieurs écrivains de renom sont sortis de ces écoles coraniques ».

Les opinions avancées par l’écrivaine ont été bien accueillies par d’aucuns lesquels y ont vu un appel à « la raison et à l’essence de l’islam, rejetant la religiosité de pure forme. A quoi sert le voile, la barbe ou la prière, si la personne est menteuse, voleuse ou corrompue ?! ».

L’auteure n’a pas manqué de faire part de sa tristesse « car la société est dominée par des visions trop étroites, qui n’acceptent pas les opinions contraires et les rejettent d’emblée sans chercher à en discuter ». Elle a insisté sur le fait que l’Egypte a besoin d’un système éducatif à la hauteur de sa longue histoire. C’est une condition sine qua non pour que le pays puisse vaincre le terrorisme et rompre avec l’âge des ténèbres .

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