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Un pays au bord du gouffre

Marwa Hussein, Mercredi, 12 août 2020

L’économie libanaise, déjà en crise depuis des mois, devrait être davantage affectée par l’explosion ayant détruit le port de la capitale. Explications.

Un pays au bord du gouffre
Le port de Beyrouth renfermait les seuls silos à grains du Liban.

L’économie libanaise était déjà au bord du gouffre avant la puissante explosion ayant détruit le plus grand port du pays le 4 août dernier. Dimanche 9 août, les donateurs réunis lors d’une visioconférence co-organisée par la France et l’Onu pour le Liban ont mobilisé une aide d’urgence de 252,7 millions d’euros. L’Union européenne s’est engagée à hauteur de 60 millions d’euros, le Qatar a promis 50 millions de dollars et la France 30 millions d’euros. « Les participants ont convenu que leur assistance devrait être bien coordonnée, sous l’égide des Nations-Unies, et fournie directement à la population libanaise, avec le maximum d’efficacité et de transparence », est souligné dans la déclaration diffusée à l’issue de la réunion, reflétant le manque de confiance dans la classe politique libanaise. « Ces engagements ne seront pas conditionnés par une réforme politique ou institutionnelle », a déclaré le bureau du président Emmanuel Macron. Des promesses ont également été faites pour un soutien à plus long terme qui dépendrait des changements apportés par les autorités, a déclaré l’Elysée.

Si l’aide est de nature humanitaire pour répondre aux besoins urgents de la population, les sommes requis pour la construction de Beyrouth ou pour sauver l’économie libanaise s’élèvent à des dizaines de milliards de dollars. Le Fonds Monétaire International (FMI) et les autres donateurs conditionnent une aide plus importante à une liste de réformes économiques strictes. Et la catastrophe du port de Beyrouth n’a rien changé sur cette question. « Nous sommes prêts à redoubler d’efforts. Mais nous avons besoin d’une unité de vues au Liban, nous avons besoin que toutes les institutions se réunissent, déterminées à mener à bien les réformes indispensables », a noté une déclaration de la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, à propos de la conférence internationale. Georgieva a réclamé dans la déclaration que le Liban doit restaurer la solvabilité des finances publiques et la solidité du système financier, mettre en place des mesures temporaires pour éviter des sorties de capitaux continues qui saperaient davantage le système financier pendant que les réformes se mettent en place, d’éliminer le système actuel de taux de change multiples pour aider à protéger les réserves internationales du Liban, tout en réduisant la recherche de rente et la corruption et de réduire les pertes dans de nombreuses entreprises publiques.

Le FMI avait réclamé au Liban, entre autres, de libéraliser le taux de change, réduire le déficit budgétaire de 1 % annuellement pendant cinq années consécutives ainsi que d’élever les recettes fiscales. « Pour finaliser un accord avec le FMI, il faudra adopter un plan d’austérité, ce qui risque de déclencher de nouvelles protestations au sein d’une population déjà appauvrie. De même, la solution à la crise économique est dépendante de l’évolution de la crise politique. Et, il est peu probable que celle-ci soit résolue de sitôt. Or, les décisions économiques exigent du temps pour être appliquées, mais aussi une entente entre les dirigeants, et les statistiques officielles font défaut. A titre d’exemple, le budget de l’Etat n’a pas été publié entre 2005 et 2017. Et en 2019, il a été présenté avec sept mois de retard par rapport à la date stipulée par la Constitution », explique l’économiste Qamar Mohamad, ajoutant que le FMI ne signera pas d’accord sans des garanties de remboursement. « Le FMI et les pays donateurs continuent d’exiger des informations et des chiffres précis. Pas d’aide sans réformes, et pas de réformes sans entente politique, ce qui est difficile à obtenir entre les différents groupes confessionnels qui gouvernent le Liban. La situation au Liban devient de plus en plus morose », juge-t-elle.

Chute de la monnaie et explosion de la dette publique

Concrètement parlant donc, la catastrophe du port de Beyrouth n’a fait que compliquer la situation, malgré les promesses faites lors de la conférence des donateurs. Elle a exercé de nouvelles pressions sur la livre libanaise : le dollar s’échangeait après l’explosion à environ 7 300 livres sur le marché noir, contre 7 000 avant. Et ce, alors que le taux de change officiel est resté fixe depuis 1990 (1 500 livres libanaises pour un dollar). « Le taux de change du dollar sur le marché noir est supérieur de plus de 400 % au taux officiel, la différence est énorme », commente Qamar Mohamad. Les économistes prévoient une plus grande érosion du pouvoir d’achat de la livre, qui a perdu près de 80 % de sa valeur depuis octobre avec une inflation atteignant 56 %, selon les derniers chiffres disponibles. Quant à l’institut de recherche Capital Economics, il prévoit un taux d’inflation de 99,3 % en 2020. « L’explosion affectera le tourisme, les exportations et les investissements étrangers, avec des répercussions sur les rentrées en devises et par suite sur la dette publique », prévoit Qamar Mohamad. Le Liban est déjà l’un des pays les plus endettés de la planète : l’agence de notation financière Moody’s classe le pays au troisième rang après le Japon et la Grèce en termes de ratio dette/produit intérieur brut. Le Covid-19 a également affecté la note de crédit du Liban en baisse depuis 2018. En juillet, Moody’s a révisé à la baisse la note du pays de Ca à C, sa note la plus basse, signifiant un risque de crédit très élevé. « Cela signifie un risque de non remboursement de plus de 65 %. L’agence n’a pas publié de prévisions futures, indiquant ainsi un avenir incertain », explique Qamar Mohamad.

De même, selon Reuters, les économistes estiment que l’explosion du port pourrait entraîner une baisse du PIB de 20 à 25 % cette année, une prévision bien supérieure à celles récemment faites par le FMI, qui prédisait une baisse de 12 %. « L’économie libanaise est en crise depuis la guerre civile (1975-1990), mais cette crise a commencé à s’accentuer en 2018 », estime Qamar Mohamad, précisant qu’en 2018, la croissance économique a été de 1,9 % avant de diminuer de 5,6 % en 2019. Un plan de sauvetage élaboré par le gouvernement en avril dernier prévoyait une croissance négative de 13,8 % en 2020 et de 4,4 % en 2021, avant une reprise progressive qui permettrait une croissance de 3,1 % en 2024. Des objectifs déjà peu optimistes, qui risquent désormais d’être encore plus difficiles à atteindre. Capital Economics, quant à lui, avait prévu, avant l’explosion, un taux de croissance négatif de -30 % en 2020. Et les autres indicateurs économiques ne sont pas meilleurs. « Les taux de chômage, d’inflation et de pauvreté ne cessent d’augmenter depuis le début de la pandémie en raison de la chute du tourisme et de la fermeture des restaurants et des hôtels. Qui plus est, une partie des Libanais travaillant à l’étranger sont retournés chez eux, ce qui a réduit les transferts de fonds vers le pays », indique Qamar Mohamad.

Depuis mars, les prix de la plupart des biens ont presque triplé. Le prix du pain, aliment de base au Liban, a augmenté pour la première fois en huit ans. Par ailleurs, les coupures de courant électrique sont devenues de plus en plus fréquentes, et certaines régions n’ont pas plus de deux ou trois heures d’électricité par jour. En septembre de l’année dernière, l’ancien premier ministre, Saad Al-Hariri, déclarait, avant sa démission, l’état d’urgence économique, mettant en garde contre le risque pour le Liban de faire faillite dans six mois. Un sombre tableau qui s’est davantage obscurci avec l’explosion qui a dévasté le port de Beyrouth et qui a ébranlé la capitale libanaise.

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