Dimanche, 25 février 2024
Opinion > Opinion >

L'Union africaine et la nouvelle donne égyptienne

Lundi, 29 juillet 2013

Les développements survenus en Egypte en juin et qui ont atteint leur paroxysme le 3 juillet 2013 ont mis l’Union Africaine (UA) dans une situation délicate. Tandis que les puissances internationales se sont engagées dans des procédés complexes pour afficher leur position, l’UA a été rapide à annoncer la suspension de l’Egypte au sein de son organisation. Il ne s’agissait pas d’une prise de position à des fins politiques, mais plutôt d’une mise en oeuvre d’une doctrine chère à l’organisation continentale.

Réunis à Lomé (Togo) du 10 au 12 juillet 2000, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Organisation d’Unité Africaine (OUA), ancêtre de l’UA, avaient exprimé leur grave préoccupation face à la réapparition du phénomène des coups d’Etat en Afrique. Ils avaient adopté une déclaration sur « un cadre pour une réaction de l’OUA face aux changements anticonstitutionnels de gouvernement ».

Il s’agissait de condamner de tels changements avec l’octroi d’un délai maximum de six mois aux auteurs de ce changement pour restaurer l’ordre constitutionnel. A l’expiration de la période de suspension, un ensemble de sanctions limitées et ciblées à l’encontre du régime qui refuse obstinément de restaurer l’ordre constitutionnel devrait aussi être adopté.

Héritière de cette doctrine, l’UA l’a mise en application à maintes reprises : à l’encontre de la Mauritanie, de la Guinée, de la Guinée-Bissau, de Madagascar, du Niger, du Mali ainsi que de la Centrafrique. Suivant la même voie, le Conseil de Sécurité et de Paix (CSP), dépendant de l’UA, s’est engagé à faire de même en ce qui concerne l’Egypte.

Qualifiée « d’inacceptable » et « d’extrêmement décevante » par le porte-parole du ministère égyptien des Affaires étrangères, la décision de l’UA à propos de l’Egypte a donné lieu à une campagne diplomatique. L’objectif était de convaincre l’UA que le renversement du président Morsi n’était pas un « coup d’Etat », mais plutôt une nouvelle phase de la révolution du 25 janvier 2011 : il s’agissait d’un soulèvement populaire et non d’un renversement anticonstitutionnel.

S’il est vrai que cette décision n’affecterait en rien l’Egypte, elle porte néanmoins atteinte à son prestige en tant que membre fondateur de l’OUA et comme poids lourd de l’UA. Elle vient ternir l’image d’un pays qui a soutenu les mouvements de libération dans le continent lors des années 1960 et 70.

Par ailleurs, le fait de qualifier ce qui s’est passé en Egypte de « coup d’Etat » compliquerait davantage la mission de la nouvelle direction du pays pour la mise en oeuvre du plan visant à amorcer un nouveau départ. Sur un autre plan, cette prise de position démontre que l’UA n’était pas à même d’avoir une vue précise de l’évolution de la situation en Egypte. De ce fait, elle s’accrochait aux règles établies il y a environ 13 ans, non conformes à la nouvelle donne.

En effet, la déclaration de Lomé donne une définition des situations pouvant être considérées comme un changement anticonstitutionnel de gouvernement. S’y trouvent les coups d’Etat militaires contre un gouvernement issu d’élections démocratiques, une intervention de mercenaires pour renverser un gouvernement issu d’élections démocratiques, une intervention de groupes dissidents armés et de mouvements rebelles pour renverser un gouvernement et le refus par un gouvernement de remettre le pouvoir au parti vainqueur d’élections libres, justes et régulières. Or, un examen attentif semble démontrer qu’aucune de ces conditions ne s’applique au cas égyptien. Si l’on exclut les trois dernières, beaucoup d’arguments vont toujours à l’encontre de l’application de la première qualification.

Tout d’abord, les grandes puissances se sont abstenues d’employer le terme de « coup d’Etat » pour désigner le 3 juillet 2013. Ce terme a été, à la limite, utilisé par certains experts qui ont lancé la notion de « coup d’Etat démocratique ! ».

Ensuite, le changement anticonstitutionnel doit être mesuré par rapport à une Constitution établie, approuvée et respectée par l’intégralité de la société. Or, celle qui était en vigueur en Egypte ne faisait pas l’unanimité. Elle était la cible de critiques considérables touchant à la fois son contenu et la façon selon laquelle elle a été adoptée. Le président destitué n’avait-il pas lui-même appelé à la mise sur pied d’une commission chargée de revoir les articles contestés pour qu’ils soient présentés au nouveau Parlement ?

Devant cette situation, une initiative a vu le jour visant à passer à la « démocratie directe », c’est-à-dire à réunir, de manière officielle, les avis des citoyens quant à la tenue d’élections présidentielles anticipées pour sortir de l’impasse. Cette initiative inédite, rejetée par le chef de l’Etat, a obtenu un grand soutien dans la population.

Par ailleurs, la polarisation vécue dans la rue égyptienne pendant un an se transformait en impasse qui risquait de faire entrer le pays dans un tunnel, situation contre laquelle l’armée a mis en garde depuis décembre 2012. Des signes alarmants ont été rapportés : entrées massives d’armes en Egypte, présence accrue de groupes intransigeants, voire terroristes, qui ont multiplié les attaques contre des éléments des forces armées, recours à la violence de la part des partisans du régime au pouvoir contre les opposants ...

En outre, le ministre de la Défense n’avait-il pas accordé publiquement un délai aux forces politiques de s’entendre sur une issue à la crise, faute de quoi il devait annoncer une feuille de route ? Par ailleurs, cette dernière n’a pas accordé de place de faveur à l’armée pour la gestion du pays. Elle a annoncé la nomination d’un chef d’Etat intérimaire et civil qui nomme un gouvernement ayant pour objectif : l’amendement de la Constitution suspendue temporairement, la préparation d’élections parlementaires et présidentielles et le lancement d’un processus de réconciliation nationale.

Au vu de cette analyse, il est clair que la décision du CSP ne repose pas sur des informations précises et que celui-ci a failli à sa tâche principale, à savoir la prévention des conflits. En outre, on a affirmé lors de la session extraordinaire de la Conférence de l’Union sur l’état de paix et de sécurité en Afrique tenue à Addis-Abeba en mai 2011 que « les révolutions populaires intervenues en Tunisie et en Egypte étaient inédites et ont posé de sérieux problèmes doctrinaux, car ne correspondant à aucune des figures prévues par la Déclaration de Lomé sur les changements anticonstitutionnels de gouvernement ».

Le fait qu’une ONG portant le nom de Jeunesse Africaine a conclu que « la légitimité d’un pouvoir ne s’obtient pas nécessairement par les urnes, mais par la gestion que l’on faite du pouvoir qui en sort » démontre que l’UA devrait revoir ses propres doctrines pour les adapter à la nouvelle donne, notamment égyptienne.

A cet égard, il est important de mettre en relief la décision adoptée par le CSP, le 5 juillet 2013, reconnaissant la nécessité de consacrer une de ses réunions aux leçons tirées de tous les cas de changements anticonstitutionnels de gouvernement, y compris la définition et le statut des soulèvements populaires ou des révolutions. Cette réunion, prévue au courant de l’année, pourrait être une occasion pour l’UA de revoir ses visions, et pour l’Egypte pour retrouver sa place de leader dans le continent.

Mots clés:
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique