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Les conséquences de l’ingérence turque en Libye

Zyad Akl*, Mardi, 10 décembre 2019

La conclusion de deux mémorandums d’entente entre la Turquie et le gouvernement d’Al-Sarraj en Libye va compliquer les efforts de règlement politique dans ce pays.

Les conséquences de l’ingérence turque en Libye
L'Armée Nationale Libyenne (ANL) mène une grande offensive contre les milices terroristes en Libye. (Photo : Reuters)

Depuis le début du conflit en Libye en 2011, l’année du Printemps arabe qui a secoué les régimes arabes, la Turquie avait les yeux braqués sur la région. Cet intérêt a pris une plus grande ampleur en 2019 et a été couronné par la signature de deux mémorandums avec le gouvernement d’Al-Sarraj en Libye. Ils portent sur l’aspect sécuritaire et sur la présence turque dans les eaux régionales libyennes près des côtes de Tripoli.

La décision de signer ces accords par le gouvernement d’entente sous la houlette de Fayez Al-Sarraj revêt plusieurs significations. Tout d’abord, il est fondamental de remarquer les recours incessants du Conseil présidentiel au soutien international, en raison de sa faiblesse et de sa popularité qui dégringole sur le territoire et surtout sur le front ouest.

En second lieu, il est clair que la Turquie insiste sur le fait d'une présence politique et militaire en Libye. La Turquie a parié sur la capacité des courants islamistes dans le monde arabe à bâtir des régimes pro-turcs, surtout avec la mainmise des Frères musulmans sur l’ouest libyen sous le leadership du Conseil d’Etat de Khaled Al-Mishri. Actuellement, ce dernier est plus influent que le Conseil présidentiel au niveau politique et militaire. Al-Sarraj, quant à lui, est obligé de faire des concessions pour obtenir le soutien de ce courant. L’accord turco-libyen vise à ressusciter la légitimité internationale vis-à-vis du Conseil présidentiel. Etant donné le soutien interne faible, l’appui international au Conseil présidentiel devient l’unique voie qui accordera à cette entité une forme de légitimité ou de reconnaissance.

D’une pierre plusieurs coups

Ankara veut réaliser plusieurs objectifs par la signature des mémorandums d’entente avec le Conseil présidentiel, surtout que de multiples acteurs sont concernés par la question libyenne, notamment les pays européens qui s’inquiètent de l’impact de la crise sur les flux d’immigration illégale via la Méditerranée. Ainsi, Ankara bénéficiera d’une présence et d’une influence en Libye et pourra la transformer en une carte gagnante pour améliorer ses relations avec le vieux continent. La Turquie porte également un intérêt spécial au secteur de l’énergie, notamment le gaz naturel. Il est alors prévisible qu’en vertu de ces mémorandums, davantage de coopération soit réalisée sur ce front.

Il a été prouvé au cours des dernières années que les ingérences étrangères dans le conflit libyen portent atteinte aux tentatives de règlement politique. Ces ingérences ont créé des tensions entre les différents acteurs régionaux et internationaux. Dans ce contexte, la présence turque au sud de la Méditerranée générera des tensions avec les pays qui sont les plus actifs sur la scène comme l’Egypte, l’Italie et la France.

Ces mémorandums auraient pu être signés à travers l’Onu en sa qualité d’entité neutre, mais la diplomatie turque ne fonctionne pas de cette manière. Ankara a l’habitude d’intervenir directement pour servir ses intérêts. En même temps, les Nations-Unies affrontent plusieurs problèmes en Libye.

En 2019, les Nations-Unies se sont retrouvées dans une impasse en essayant de relancer les plans de règlement politiques en Libye. Il était en effet difficile de parvenir à une entente politique et à une unanimité entre les élites politiques. Ce qui a aggravé la lutte militaire entre l’Est et l’Ouest.

Il semblerait que les Nations-Unies n’aient pas réalisé que la majeure partie de l’élite politique en Libye, qui sont les représentants du peuple, bénéficient d’une manière ou d’une autre de la pérennité du conflit. Un état de fait qui changera si le processus politique met en avant de nouvelles figures politiques. Raison pour laquelle l’option du règlement est devenue lointaine. Ajoutons à cela que, tout au long de 2019, les opportunités de règlement organisées par les organisations et les puissances internationales se sont amoindries, ce qui a réduit leur crédibilité. Les initiatives et conférences de règlement, tenues en cascade, et l’incapacité de les concrétiser sur le terrain ont amené les élites à se soucier peu des efforts de la mission onusienne présidée par le Libanais Ghassan Salamé.

L’ingérence unilatérale turque sur la scène rend plus difficile le rôle onusien. D’autant que la politique étrangère turque est orientée vers une expansion dans les régions en conflit dans le monde arabe. Une politique menée au grand jour en Syrie et en Libye. Une question se pose alors, à savoir y a-t-il un lien entre la signature de ces mémorandums et les affrontements militaires en Libye ? En d’autres termes, la Turquie a-t-elle signé ces accords à la recherche d’une influence politique dans la région, ou bien a-t-elle l’intention d’intervenir pour changer l’équilibre des forces qui n’est pas très favorable à l’Ouest actuellement ? La réponse la plus réaliste est qu’une intervention militaire directe en Libye est à écarter. Mais, ce qui est certain c’est que la Turquie offrira un soutien militaire et logistique au gouvernement d’entente et, par conséquent, aux milices militaires qui coopéreront avec lui. De cette manière, Ankara pourra réaliser ses objectifs.

La Conférence de Berlin prévue prochainement est considérée comme une bouée de sauvetage pour les efforts de règlement. Il existe de nombreuses suspicions sur la capacité des parties belligérantes en Libye à négocier dans la phase actuelle, surtout avec les affrontements militaires autour de Tripoli et l’embargo aérien imposé par l’armée libyenne dans l’ouest du pays. Par conséquent, il est possible que l’accord de Berlin soit une étape en prélude à des initiatives internationales qui ne peuvent pas être lancées à l’intérieur du pays à cause de la nature du conflit.

La lecture de la réalité politique et militaire en Libye montre que le règlement politique n’est pas envisageable et que l’option militaire est la plus réaliste. La présence turque rejetée par l’armée nationale et le parlement libyens ainsi que l’Egypte demeure un obstacle face aux négociations politiques menées entre les différentes parties en conflit sur la scène libyenne.

*spécialiste des affaires régionales au CEPS

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