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Dr Ahmad Qandil : La Turquie ne parviendra pas à réaliser ses ambitions en Méditerranée orientale

Ola Hamdi, Dimanche, 08 décembre 2019

Dr Ahmad Qandil, chef de l’unité des études sur l’énergie au CEPS d’Al-Ahram, revient sur l’importance du partenariat entre l’Egypte, la Grèce et Chypre pour faire face aux menaces turques en Méditerranée.

Dr Ahmad Qandil

AL-AHRAM HEBDO : Quelles sont les raisons pour lesquelles la Turquie a signé un nouvel accord militaire et maritime avec la Libye ?

Dr Ahmad Qandil: Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et le chef du gouvernement libyen d’entente nationale (GNA) de Fayez Al-Sarraj ont signé deux mémorandums dans les domaines de la coopération en matière de sécurité et des espaces maritimes. Bien que les deux parties n’aient ni révélé les détails du mémorandum ni précisé où se rencontrent les frontières maritimes turques et libyennes, cet accord vient renforcer le projet de piraterie turque convoitant le gaz naturel et le pétrole en Méditerranée orientale. La Turquie a décrit ces mémorandums comme « des mémorandums historiques » qui changeront les rapports de force dans le conflit du gaz en Méditerranée orientale. Mais en fait, cet accord subordonne complètement la souveraineté terrestre, maritime et aérienne de la Libye. Il autorise de même aux avions et navires turcs d’entrer dans les eaux territoriales et l’espace aérien libyen sans permission des autorités locales. L’ingérence sans précédent d’Ankara dans les affaires intérieures de la Libye et son rapprochement des milices de Tripoli et de leurs alliés politiques visent à entraver les exportations de gaz de la Méditerranée orientale vers l’Europe, en employant ces milices pour attaquer les camions citernes venant de l’Egypte vers l’Europe, ou pour faire exploser le pipeline prévu entre Israël et l’Italie en passant par la Grèce, connu sous le nom de « pipeline de la Méditerranée orientale ».

Cette escalade d’Ankara montre qu’elle ne se contente pas seulement de poursuivre l’exploration du gaz naturel dans les eaux territoriales de Chypre, en violation du droit international, mais qu’elle a aussi l’intention d’étendre ses explorations de gaz et de pétrole dans les eaux libyennes. Ce qui constitue un défi de taille et une provocation pour la communauté internationale. Il est clair qu’Ankara oeuvre à devenir un acteur majeur dans la région, augmentant ainsi les tensions en Méditerranée orientale.

— Ankara mise-t-elle donc sur Fayez Al-Sarraj pour obtenir une part dans les énormes découvertes massives de gaz naturel ?

— Il s’agit d’un pari perdant. Erdogan n’a trouvé devant lui qu’Al-Sarraj comme carte pour négocier, après le succès des nouveaux arrangements régionaux, dont l’objectif était le renforcement de la coopération politique et économique entre les pays de la Méditerranée orientale, afin d’optimiser l’exploitation des énormes découvertes de gaz naturel dans la région. Mi-janvier 2019, 7 pays, dont l’Egypte, Israël, la Grèce, Chypre, la Jordanie, l’Italie et l’Autorité palestinienne, ont lancé « Le Forum de gaz de la Méditerranée orientale », pour soutenir et renforcer la coopération dans le domaine de la production et de l’exportation du gaz naturel de la Méditerranée orientale vers l’Europe. La Turquie n’a pas été invitée en raison de ses problèmes avec tous ses voisins comme l’Egypte, la Grèce et Chypre. Ce qui a irrité Erdogan, qui a opté pour l’escalade. Depuis son arrivée au pouvoir, Erdogan parie sur les richesses du gaz naturel en Méditerranée orientale, afin de surmonter la crise économique et énergétique du pays. Erdogan rêve également que son pays devienne un corridor pour l’exportation du gaz découvert en Méditerranée orientale vers les marchés européens. D’autant plus que les conjonctures actuelles prédisent que la Turquie deviendra une « puissance régionale dominante ». Mais le rapprochement turc avec Al-Sarraj est un pari perdu. Il ne lui permettra pas d’obtenir une part du gâteau des découvertes gazières en Méditerranée orientale. De nombreux indices prédisent que la Turquie ne parviendra pas à réaliser ses ambitions en Méditerranée orientale.

— Quels sont donc ces indices ?

— Les acteurs locaux, aussi bien que les puissances régionales et internationales, rejettent ce que fait la Turquie dans la région. L’Egypte a confirmé que ces mémorandums n’avaient aucun effet juridique vu que l’article 8 de l’accord de Skhirat, approuvé par les Libyens sous les auspices de l’Onu le 17 décembre 2015, stipule que le chef du GNA n’a pas le pouvoir de conclure, seul, des accords internationaux. Pour sa part, Athènes a vivement condamné cet accord turco-libyen sur les frontières maritimes, car il ignore l’existence de l’île grecque de Crète entre les deux côtes, et constitue une violation du droit maritime international. En outre, Athènes a annoncé, vendredi 6 décembre, l’expulsion de l’ambassadeur libyen à Athènes. Par ailleurs, l’Union Européenne (UE) a souligné que ces actions turques illégales avaient des impacts graves et immédiats sur les relations UE-Turquie. En juillet dernier, l’UE a approuvé des sanctions contre la Turquie, notamment la suspension des négociations sur un accord global en matière de transport aérien avec la Turquie. L’UE a également décidé de réduire les aides de pré-adhésion et a appelé la Banque européenne d’investissement de revoir les prêts accordés à la Turquie. En outre, les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont convenu d’imposer des sanctions économiques à la Turquie il y a deux semaines, afin de la punir à cause des travaux d’exploration au large de Chypre.

Pour sa part, Washington a considéré l’exploration turque dans les eaux chypriotes comme une violation du droit international. Le sénateur démocrate Robert Menendez et le républicain Marco Rubio ont soumis au Sénat, le 10 avril 2019, un projet de loi intitulé « Partenariat pour l’énergie et la sécurité en Méditerranée orientale 2019 ». Une fois approuvée, cette loi, qui vise à apporter un soutien aux pays de la Méditerranée, sera un coup dur pour Ankara. Pour sa part, Chypre a également adopté des mesures dissuasives contre la Turquie. Elle a cherché à développer un niveau de dissuasion efficace contre Ankara, en attirant à ses côtés les puissances maritimes occidentales, telles que les Etats-Unis, la France et l’Italie. Elle a également renforcé sa coopération avec la Grèce. Bien qu’Athènes soit membre de l’Otan, elle s’engagera à défendre Chypre en cas d’attaque turque.

— Comment voyez-vous la coopération tripartite entre l’Egypte, la Grèce et Chypre dans le but d’avorter le plan turc ?

Dr Ahmad Qandil
L'Egypte coordone avec ses partenaires régionaux pour contrer l'accord turco-libyen.

— Des réunions régulières sont organisées entre l’Egypte, la Grèce et Chypre, afin de protéger les zones d’exploration gazière. Par ailleurs, les relations militaires entre l’Egypte, la Grèce et Chypre d’une part, et Israël, la Grèce et Chypre d'autre part ont évolué via les manoeuvres militaires régulières ainsi que l’échange des expériences militaires. Début novembre 2019 ont été lancées les manoeuvres conjointes entre les forces armées égyptiennes, grecques et chypriotes appelées « Medusa 9 », pour protéger les objectifs vitaux et économiques de la Méditerranée contre toute éventuelle menace. Les observateurs soulignent que ces manoeuvres ont été l’une des plus grandes manoeuvres aériennes maritimes conjointes menées en Méditerranée.

— Et comment voyez-vous la réaction de l’Egypte ?

— L’Egypte préfère agir en groupe. Elle coordonne ses positions avec ses partenaires pour contrer l’impact de cette nouvelle évolution sur les côtes proches de la frontière égyptienne en Méditerranée ou sur la scène libyenne. L’Egypte est convaincue qu’Al-Sarraj n’a pas la légitimité pour conclure de tels accords. De plus, l’Egypte et la Grèce ont entamé une série d’initiatives pour mettre la Turquie dans l’embarras en poussant les pays méditerranéens à délimiter leurs frontières maritimes. La coordination entre l’Egypte, la Grèce, Chypre et le parlement libyen est devenue une nécessité pour entamer une bataille diplomatique qui coupe court les plans de la Turquie dans la région. La réponse logique de l’Egypte serait de délimiter ses frontières avec la Grèce, comme elle l’avait fait avec Chypre il y a 6 ans. Cette mesure est à même de contrer les plans ambigus de la Turquie dans cette région riche en ressources naturelles. Renforcer le partenariat égypto-grec face aux actions déstabilisatrices de la Turquie en Méditerranée orientale est devenu une nécessité urgente. Ce partenariat stratégique pourrait faire de l’Egypte la pierre angulaire de la sécurité et de la stabilité en Méditerranée orientale pour le reste du XXIe siècle.

— D’où émane l’importance de ce partenariat stratégique entre l’Egypte et la Grèce en Méditerranée orientale ?

— L’importance de ce partenariat stratégique est clairement apparue face à cet accord entre la Turquie et la Libye. Moins de 48 heures après la signature de ce mémorandum à Istanbul, les ministres des Affaires étrangères d’Egypte et de Grèce se sont réunis au Caire. Les deux pays ont émis des déclarations sévères condamnant les accords entre Erdogan et Al-Sarraj, dans le but d’en dissiper l’impact. Le Caire et Athènes ont affirmé l’illégalité de ces mémorandums, notamment leur incompatibilité avec l’article VIII de l’accord de Skhirat, qui n’autorise pas le premier ministre libyen à signer de tels accords internationaux. L’Egypte et la Grèce ont également convenu que ces accords empiètent les eaux territoriales grecques. Cela les incitera à accélérer les discussions entre les équipes techniques sur le processus de démarcation des frontières entre les deux pays, comme l’a déclaré Nikos Dendias, ministre grec des Affaires étrangères, à l’issue de sa visite au Caire. Bref, ce partenariat contribue à former un nouvel équilibre de force puissant dans la région face aux projets turcs visant à déstabiliser la sécurité et la stabilité en Méditerranée orientale. Ce partenariat est d’autant plus important qu’Ankara ni ne retirera facilement les navires d’exploration des eaux territoriales chypriotes, ni ne renoncera maintenant aux mémorandums signés avec le gouvernement libyen. Le président turc semble déterminé à poursuivre ses tentatives d’entraver toute production de gaz en Méditerranée orientale, qui réduirait l’importance de la Turquie en tant que pays de transit du gaz vers l’Europe. Sans oublier que le président turc sera probablement plus agressif après avoir acquis le système russe de défense antimissile S-400, dans un défi majeur pour les Etats-Unis et les autres alliés de l’Otan. Par ailleurs, Erdogan sera plus enclin à poursuivre ses aventures à l’étranger, afin de détourner les Turcs des problèmes économiques intérieurs et de les mobiliser autour de sa réélection en 2023 .

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