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Un rendez-vous avec le peuple

Chaïmaa Abdel-Hamid, Mardi, 25 juin 2013

Le 30 juin pourrait rassembler de nombreux opposants au régime en place suite à la campagne Tamarrod (rébellion). Les Frères musulmans annoncent que l’année de pouvoir écoulée a connu de nombreuses réalisations. Mais pour l’opposition, le président Morsi a trahi des idéaux de la révolution.

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Voilà un an que Mohamad Morsi dirige le pays, premier président civil élu après la révolution du 25 janvier 2011. Un anniversaire qui sera pourtant accueilli par une manifestation d’ampleur le 30 juin prochain, issue du mouvement Tamarrod (rébellion). Voire peut-être un nouveau processus révolutionnaire contre ce régime islamiste en place. Car, en effet, le bilan de cette première année du règne de Morsi ne semble pas satisfaire une large catégorie du peuple égyptien.

Pourtant, la présidence vient de publier un rapport mettant en évidence les réalisations de Morsi accomplies cette année. Un rapport qui a insisté sur les réalisations sur le plan de l’économie, de l’électricité, du tourisme, et sans doute sur la transition démocratique. « Les investissements en Egypte sont passés au cours des 9 premiers mois de l’exercice 2012-2013 de 170,4 milliards de L.E. (24,25 milliards de dollars) à 181,9 milliards de L.E. (25,95 milliards de dollars) », est-il annoncé. Le document indique également que le nombre de touristes dans le pays est passé au cours de la même période de 8,2 millions à 9,2 millions. Concernant la justice sociale, près de 1,9 million de salariés ont bénéficié de la hausse du salaire minimum. Ce rapport, intitulé « La Transition démocratique », souligne aussi que la Constitution a été approuvée par les deux tiers des Egyptiens avec un « référendum public clair et transparent ».

Mais si ces réalisations sont réelles, pourquoi des masses populaires ont-elles décidé de se rassembler le 30 juin contre le régime ?
La campagne anti-Morsi « Tamarrod » a récolté près de 15 millions de signatures, les opposants au régime réclamant rien de moins que la démission du président et une élection présidentielle anticipée.

Ces contestataires issus de toutes les couches de la société dénoncent la volonté des Frères musulmans de contrôler tous les leviers du pouvoir et de chercher à imposer l’idéologie islamiste. Mohamad Morsi est également accusé de ne pas parvenir à sortir le pays de la crise économique et de violer les libertés fondamentales des citoyens.

Des revendications oubliées

Toujours dans l’attente d’un prêt de 4,8 milliards de dollars du Fonds Monétaire International (FMI), l’économie du pays est en crise. Réserves de devises étrangères en chute, coupures de courant, hausse des prix des denrées alimentaires de 10 % en un an, augmentation du chômage ... jusque-là aucune des promesses émanant du président Morsi n’a été tenue. Son programme électoral est parti en fumée. Même les revendications les plus basiques de la révolution n’ont pas été réalisées.

En effet, Morsi, lors de sa campagne électorale l’année dernière, avait promis de répondre aux revendications de la révolution. La priorité a été donnée aux droits des martyrs, à la poursuite en justice des coupables de violence, à la sauvegarde de la liberté d’expression et à la fixation d’un salaire minimum et maximum. Pour le politologue Yousri Al-Azabawi, du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, « à ce jour, il n’y a pas eu la moindre réalisation des revendications de la révolution. Aucun de ces dossiers n’a été réellement traité par la présidence ».

Vendredi dernier, des dizaines de parents de martyrs ont barré la route aux véhicules de la garde républicaine pour les empêcher de transporter le président à la mosquée. Ils étaient furieux contre Morsi, appelaient à sa chute, car aucune justice n’a été rendue pour leurs fils. Selon des témoins oculaires, Morsi ne se trouvait pas encore dans le convoi. Il se serait enfui par la porte arrière de son domicile. « Aujourd’hui, Morsi s’enfuit et ne traite pas avec ces familles en colère, car il est bien conscient qu’il est responsable de cette situation. Alors que durant les premiers jours de son mandat, il n’hésitait pas à les rencontrer et leur promettre que les coupables seraient punis », explique Al-Azabawi.

Pire encore, le nombre de martyrs a augmenté sous Morsi et a atteint les 100 martyrs civils. Alors que Morsi avait promis de poursuivre les figures de l’ancien régime, presque tous les coupables de violence contre les manifestants ont été innocentés sous prétexte que le président ne veut pas s’immiscer dans les affaires de la Justice. « Morsi aurait pu très facilement promulguer une loi permettant le jugement de ces coupables. Mais peut-être craint-il d’être jugé par cette même loi s’il venait de quitter le pouvoir », ajoute Al-Azabawi.

La liberté d’expression menacée

Si les martyrs n’ont pas obtenu leurs droits sous Morsi, les activistes ont également perdu le peu de liberté qu’ils avaient acquis lors de la révolution de 2011. En effet, quelques mois après l’investiture de Morsi au pouvoir, une campagne d’arrestation a visé les activistes critiquant ses politiques. Les poursuites en justice d’activistes sous prétexte d’insultes contre le président ont été considérées comme un retour en arrière significatif. « Ces plaintes sont une sonnette d’alarme pour la liberté d’opinion et d’expression, et il faut y mettre un terme », critique Al-Azabawi.

Plusieurs procédures ont été engagées contre des journalistes et des hommes de médias, balayant ainsi le droit à la liberté d’expression. Il s’agissait pourtant d’une revendication-clé du soulèvement populaire en 2011. Selon une étude de l’Organisation égyptienne des droits de l’homme, plus de 600 procès ont été intentés contre des hommes de médias, chiffre plus important que sous Moubarak.

Pour le spécialiste médiatique Yasser Abdel-Aziz, le vrai problème réside dans la faible expérience politique des Frères musulmans. « Les Frères ne comprennent pas ce que pluralisme politique signifie, que ce soit sur le plan intérieur ou extérieur du pays. Les Frères croient qu’ils vont résoudre les problèmes qui émergent de leur mauvaise gestion des affaires non pas en modifiant leur politique, mais en faisant taire l’opposition ».

Attente d’un salaire minimum

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(Photo: Mohamad Nabil)

Sur le plan de la justice sociale, la situation n’est pas meilleure. Là encore, les promesses sont parties en fumée. Aucune loi n’a été promulguée garantissant les salaires minimum et maximum des fonctionnaires. Selon une étude du Centre des droits économiques et sociaux sur le bilan de l’année dernière, la majorité des protestations, sur un total de 7 092, sont liées à des revendications salariales. Selon ce même rapport, c’est la première fois que l’Egypte est témoin d’un nombre aussi conséquent de manifestations.

L’économiste Hamdi Al-Héfnawi explique que le problème des salaires vient de l’incapacité du gouvernement à appliquer ce salaire minimum évalué à 1 200 L.E. à cause du déficit budgétaire. « Ce problème ne peut pas être résolu par la loi, mais par une politique économique assurant un financement qui pourra compenser les salaires du privé ».

Même si le gouvernement Morsi estime que de nombreuses réalisations ont été menées sur le terrain, il est difficile de le vérifier concrètement. Les prochains jours diront si Morsi, qui se qualifie depuis un an de « président de la révolution », est vraiment à la hauteur de sa fonction.

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