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La passion du large

Amira Samir, Mardi, 18 juin 2013

Soumis à des conditions de travail éprouvantes, les pêcheurs de la Côte-Nord travaillent pour un salaire dérisoire. Pourtant, pour rien au monde, ils ne pourraient envisager d'exercer un autre métier.

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(Photos: Essam Choukri)

4h du matin. Achraf Zoreiq se prépare à embarquer sur son chalutier. Pour la longue journée de pêche qui s’annonce, il est accompagné d’une dizaine de personnes, marins pêcheurs et mécaniciens. Le moteur de l’embarcation tourne au ralenti. L’équipage monte à bord et c’est Am Hassan, le raïs, qui est capitaine. A 57 ans, il a près de 40 ans de métier derrière lui. « Chaque bateau a un raïs qui doit être un marin qualifié avec une vaste connaissance des fonds marins — récifs et épaves, des lieux poissonneux et des règlements de pêche », explique Achraf Zoreiq. Qu’il soit propriétaire de bateau ou salarié, le raïs est appelé à prendre les bonnes décisions au bon moment en cas de problème à bord.

Un pêcheur passe toute sa vie à économiser pour s’offrir un chalutier et pouvoir ainsi changer de statut. Il peut choisir son équipage, fixer les salaires et c’est lui aussi qui gagnera le plus d’argent de l’équipe.

« Alhamdolillah, aujourd’hui, il fait beau et la mer est calme », déclare, satisfait, Achraf en levant les mains au ciel. Ce marin pêcheur de 45 ans, expérimenté, poursuit : « La mer est souvent très agitée et les vagues rendent le travail difficile. La mer a un fort caractère, comme les hommes ».

Le bateau s’apprête à prendre le large équipé d’un GPS. « Allez, on quitte le port !», lance le raïs Hassan. C’est dans l’humidité, les odeurs de gasoil et de poissons que les marins passeront le reste de la journée.

A trois heures de navigation des côtes, le raïs donne l’ordre de jeter l’ancre tout près de Ras Al-Hékma, avant Marsa Matrouh, à l’ouest d’Alexandrie. Là, plusieurs bateaux de pêche sont stationnés. A bord, les pêcheurs se préparent à lancer le filet. Chacun est à son poste car pour la pêche à la drague, les gestes doivent être rapides et précis.

« Soyez prêts à jeter le filet », crie le raïs Hassan. A bord, il faut parler fort pour se faire entendre. « Bism Allah », lancent en choeur Achraf et les marins. Ils jettent un filet de plus de cent mètres de long et doivent attendre les ordres, qui viendront une heure plus tard, pour le retirer de l’eau. Le raïs Hassan surveille de près la remontée du filet rempli d’une centaine de kilos de poissons. « C’est avec le premier lancement de filet que commence réellement notre travail. Il arrive que l’on le jette trois ou quatre fois de suite, ça dépend des conditions climatiques », nous informe Fahim, l’un des pêcheurs.

Les pêcheurs se chargent de le vider et de lancer quelques poissons aux mouettes qui se précipitent pour les avaler. Un moment de repos, et l’équipage relance le filet. Pendant que les uns se détendent un peu, d’autres prennent leur déjeuner ou discutent. La passion les anime, et malgré la difficulté du métier, ils vivent des moments extraordinaires.

Tout un savoir-faire

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Ce métier exige des hommes robustes, amateurs de risque et d’aventure. (Photo: Al-Sayed Abdel-Qader)

Les heures avancent, le ciel commence à changer de couleur. La pêche tire à sa fin et les marins rincent leurs prises à l’eau de mer pour en conserver la fraîcheur. Ils les trient par espèce et par taille, les recouvrent de glace puis les disposent au fond de la cale. Ce travail d’équipe remarquable s’effectue de jour comme de nuit avec des gestes précis. Les erreurs ne sont pas permises ... car elles peuvent être mortelles.

Une carrière qui exige des hommes robustes, amateurs de risque et d’aventure. Avant de partir pour une journée de pêche, ils planifient et anticipent tous les imprévus. Selon le temps, ils connaissent à l’avance les poissons qu’ils ramèneront. Leur bonne connaissance de la mer, surtout quand elle est agitée par la houle, permet d’anticiper les impacts sur le bateau, les équipements et les poissons.

Après 24 heures de pêche, le moment est venu de rentrer. Les mécaniciens procèdent à une nouvelle vérification du moteur. Les mousses sont chargés de nettoyer le bateau à grande eau.

Aujourd’hui, la cale est pleine. « La pêche a été bonne. On a rapporté environ 700 kg de poisson : rougets, daurades, soles ... », entonne Achraf tout heureux. S’ils étaient restés un ou deux jours de plus, c’est plus d’une tonne qu’ils auraient ramenée. Son bateau peut stocker jusqu’à 1,5 tonne de poissons.

Sur le port d’Anfouchi, une foule attend les pêcheurs. Certains viennent pour admirer les embarcations et les yachts de croisière amarrés tout le long de la baie. Mais pour les pêcheurs, la journée est loin d’être terminée. Ils doivent maintenant livrer leurs prises aux grands négociants, restaurateurs ou vendre leurs prises sur le marché au poisson d’Anfouchi : halaqet al-samak. Là, les variétés sont impressionnantes : requins, tortues de mer ... L’odeur d’iode est envahissante. Le poisson pesé et négocié est vendu à la criée, avec des prix qui dépendent des conditions climatiques et de la quantité exposée. Ce n’est qu’après la vente que le raïs, les marins et les mécaniciens seront payés : même si la pêche a été bonne, tout dépend de cette vente à la criée. En dehors de la halaqa, les marchands vendent également les poissons aux passants. Le marché est ouvert de 5h à 8h30 le matin.

Le jour de repos, les pêcheurs se donnent rendez-vous dans les cafés des ruelles populaires d’Anfouchi et du quartier Al-Sayyala pour raconter leurs aventures, échanger sur les difficultés du métier et leurs préoccupations. Ils parlent avec nostalgie du temps passé. Dans l’un de ces cafés, Achraf échange des nouvelles avec ses collègues.

Revenus insuffisants

Achraf est pêcheur depuis l’âge de 16 ans. Son père était aussi un raïs à l’époque du président Sadate. Achraf dirige l’association des pêcheurs à Anfouchi qui s’occupe de fournir les équipements nécessaires au métier. Dans le temps, les prix étaient abordables mais aujourd’hui tout est trop cher et ce n’est pas le seul problème.

Achraf explique que de nombreux pêcheurs considèrent leurs revenus insuffisants, comparés à la difficulté de leur métier. Sans compter le fait qu’ils doivent travailler jusqu’à 65 ans avant d’avoir droit à une pension de retraite variant entre 150 et 170 L.E. par mois. « Il y a deux ans, cette pension ne dépassait pas les 70 L.E. A présent, elle s’élève à 170 L.E., et ça ne suffit même pas pour acheter les médicaments d’un homme de 65 ans qui souffre de rhumatismes ou d’autres maladies dues à la profession. Mais combien de pêcheurs vivent jusqu’à cet âge ? Pourquoi ne pas réduire l’âge de retraite à 60 ans comme les fonctionnaires ? », dit Achraf en affirmant que beaucoup de marins ont été victimes d’accidents. « Comparez un pêcheur âgé de quarante ans et un employé du même âge. Le pêcheur paraît plus fatigué, il ne prend pas de congé. Son métier laborieux laisse des traces sur son visage et son corps », poursuit Achraf. Il rappelle qu’un pêcheur peut travailler jusqu’à vingt heures par jour et une dizaine de jours d’affilée. Ce qui explique pourquoi les jeunes refusent d’exercer ce métier.

Au fond du café, Ahmad, un marin d’une vingtaine d’années, vient préciser : « La pêche en mer est un secteur économique crucial pour le pays. Pourtant, les pêcheurs sont marginalisés. Les Alexandrins mangent du poisson, trois à cinq fois par semaine. Mais quand ils l’achètent, est-ce qu’ils pensent aux marins et à leurs efforts ? Nous prenons d’énormes risques pour revenir avec les cales pleines. Il faut penser à ces hommes qui méritent que l’on parle d’eux ».

A quelques pas, une dizaine d’hommes, la soixantaine passée, pêchent à la ligne. Une scène quotidienne qui fait partie du décor de la ville. Leur âge ne leur permet plus d’aller en mer mais ils ne peuvent pourtant pas s’en éloigner.

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