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Ce n’est pas de sa faute !

Alban de Ménonville, Lundi, 17 juin 2013

« Des élites de l’ère Moubarak » : tels sont les ennemis de la culture, selon le porte-parole des Frères musulmans, Ahmad Aref. Le nouveau ministre parle de « révolution culturelle » et, comme dans toute révolution, on commence par couper des têtes. En trois semaines, Inès Abdel-Dayem, la directrice de l’Opéra du Caire, est la troisième personnalité à avoir été remerciée par Alaa Abdel-Aziz. Elle fait suite à Ahmad Mégahed, directeur de l’Organisme général du livre, et à Salah Al-Méligui, directeur du secteur des beaux-arts.

La crise est pourtant bien plus profonde que la simple purge mise en place par le nouveau ministre. Depuis des décennies, la culture peine à se populariser. Rien n’est fait pour lui donner la force de s’exposer à tous et de sortir du microcosme où elle est confinée. Les paradoxes sont nombreux. Des millions de touristes viennent chaque année découvrir la culture pharaonique sans même connaître l’existence de la scène artistique contemporaine. L'Egypte organise chaque année plusieurs festivals internationaux du film mais le choix dans les cinémas est réduit aux productions nationales ou aux blockbusters américains. L’Opéra souhaite un meilleur budget pour son ballet, mais la majorité des citoyens sont incapables de dire en quoi consiste un ballet.

A être objectif, il faut préciser que Alaa Abdel-Aziz, le nouvel homme des Frères à la tête du ministère, prend les rênes de la culture alors que celle-ci est dans un état lamentable, gangrenée par un élitisme qui a fini par l’étouffer. Soutenant le ministre face à la fronde déclenchée par la série de licenciements, le parti des Frères affirme qu' « il n’a pas eu le temps d’exposer sa vision ». Licencier d’abord, expliquer après : tel semble donc être le mode opératoire de M. Abdel-Aziz. Mais encore faudrait-il qu’une telle vision existe ? Et si elle existe, elle devrait se résumer en un mot : populariser.

Depuis des années, la culture est entre les mains d’une petite élite. Non pas que celle-ci ait tenté de la kidnapper comme le laisse entendre le ministre, cette élite était simplement le seul groupe social à s’y intéresser. Si, d’un côté, rien n’a été fait pour faire connaître les arts et la créativité, de l’autre, les préoccupations quotidiennes des citoyens les ont amenés à considérer cet aspect de la société comme quelque chose d’inutile, tout du moins dans l’amélioration de leurs conditions de vie.

Cette élite est donc aujourd’hui de facto le groupe qui connaît le mieux les lacunes et les forces de la culture. C’est sur ce groupe qu’il faut s’appuyer pour la redynamiser et l’étendre au plus grand nombre. La crise actuelle ne doit pas se bâtir sur une opposition manichéenne au nouveau ministre. Elle doit permettre une remise en question des politiques culturelles des dernières décennies.

La maladresse du nouveau ministre prouve encore un peu plus que la culture a échoué à se populariser. Car même M. Abdel-Aziz ne semble pas en avoir entendu parler. Dans un communiqué de presse, il s’adresse à ceux qui mènent la fronde contre lui. Citons l’écrivain Sonallah Ibrahim ou le réalisateur Khaled Youssef. « En quoi ont-ils contribué à la culture égyptienne ? », s’interroge le ministre. En effet, comment peut-il le savoir ? Les films de Khaled Youssef sont quasiment introuvables et comment aurait-il pu entendre parler du dernier ouvrage de Sonallah Ibrahim alors qu’au lieu de soutenir cet auteur, le gouvernement le mettait en prison ? Si le ministre avait eu accès à la culture, il aurait probablement agi de manière plus éclairée. Mais peut-on l’en blâmer ? .

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