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Le ministère de la Culture ou des intellectuels ?

Lundi, 17 juin 2013

Depuis que le nouveau ministre de la Culture, Alaa Abdel-Aziz, est en poste, le discours dans les milieux culturels porte sur la méthode mise en oeuvre pour s’imposer. Le ministre a entamé son mandat par une série de limogeages : le président de l’Organisme général du livre, le président du secteur des arts plas­tiques, le président de l’Opéra et le président de la Maison des livres et des documents nationaux. En réponse à ces décisions, d’autres responsables du minis­tère ont présenté leur démission pour s’opposer à ce qu’ils consi­dèrent comme la nomination d’in­compétents.

La presse s’est empressée d’en faire l’écho : « Le ministre veut briser le rang dans les organismes culturels » ou « Voici la dernière mesure de frérisation de l’Etat : pour atteindre le foyer de la culture et dominer les rouages du ministère ».

Je dois reconnaître avoir été fort surpris de la position des intellec­tuels, bien plus que de celle du ministre ou des Frères musul­mans. On s’attendait à ce que les Frères se tournent tôt ou tard vers le domaine culturel pour essayer de le dominer après les tentatives de domination de l’armée, de la justice, des médias et de l’écono­mie. La volonté des Frères pour le ministère de la Culture n’est pas de laisser le champ libre à leurs intellectuels, romanciers, metteurs en scène, musiciens, peintres, sculpteurs, photographes ou dan­seurs, pour la simple raison que de telles personnes intellectuelles n’existent pas dans la confrérie. L’intérêt des Frères pour le minis­tère de la Culture émane d’une conviction bien ancrée, selon laquelle l’identité égyptienne aurait été effacée au long des décennies par des intellectuels épris de culture occidentale et qu’il est grand temps pour l’Egypte de retrouver son identité islamique.

Je ne suis pas du tout convaincu de cette histoire d’iden­tité. Je pense que c’est une tromperie, exactement comme celle du slogan « L’islam est la solu­tion » pour remporter les élections, mais qui ne peut pas résoudre les pro­blèmes de la circulation, du gasoil ou du barrage éthiopien.

Dans mes recherches, j’ai découvert que les Egyptiens ne se sont pas opposés, par exemple, à la pratique de l’autopsie. Bien que cette pratique soit occidentale et introduite en Egypte par un méde­cin copte du nom de Clot Bey. Les Egyptiens l’ont pratiquée, car ils étaient convaincus de pouvoir l’utiliser pour condamner ceux qui tuent les leurs dans les postes de police (exactement comme Khaled Saïd, torturé à mort en 2010). J’ai également découvert que des tribunaux, appliquant des lois modernes, n’ont pas été refu­sés par les Egyptiens. Bien au contraire, ils y ont eu recours, car ils étaient rapides et équitables, alors que les organes de justice locaux et plus « légitimes » avaient été atteints de corruption et de lenteur.

J’ai cité ces deux exemples dans les domaines de la médecine et du droit pour prouver que la préten­tion à l’identité égyptienne que soulèvent les islamistes est erro­née, car ces deux domaines ne relèvent ni de la culture, ni de l’élite culturelle. Lorsque les gens vont à l’hôpital, ils ne demandent pas si on pratique une médecine locale ou une médecine étrangère. Lorsqu’ils vont au tribunal, ils ne demandent pas si le système judi­ciaire est tiré de la charia ou du code de Napoléon. Les gens cher­chent le traitement et la justice avant d’être préoccu­pés par la question de l’identité.

Pour ce qui est du domaine culturel, je suis surpris que les deux parties de l’équation, les isla­mistes et les laïcs, limitent leur conflit au sujet de l’identité, oubliant les services culturels dont la population a besoin. Les islamistes défendent les constantes de la nation et accusent les intel­lectuels de propager la culture de la nudité et de l’ivresse. En contrepartie, les intellectuels lèvent l’emblème de l’illumina­tion et accusent les islamistes d’inquisition et de propagation de l’obscurantisme.

Entre ces deux pôles, les citoyens se perdent dans leur soif de culture, de réflexion et d’art.

Donnant l’exemple de la Maison des livres, de la Maison des docu­ments et des musées avec des branches répandues dans tout le pays. Les intellectuels craignent les orientations du nouveau direc­teur de la Maison des livres et des documents nationaux comme si c’était là le seul problème. En tant que visiteur assidu de ces lieux, j’ai pu constater qu’ils souffrent d’une énorme négligence depuis de longues années. La Maison des documents renferme plus de 100 millions de documents, alors que moins de 10 personnes la visitent par jour. Vous messieurs les intel­lectuels, n’êtes-vous pas étonnés de cette situation ?

S’asseoir dans la salle de lec­ture de la Maison des livres repré­sente une véritable humiliation pour tout citoyen. Le comporte­ment des employés de la salle qui n’hésitent pas à élever le son de leur radio, à allaiter leurs enfants, à nettoyer des légumes ou à parler ouvertement de leurs problèmes conjugaux ne m’attriste nulle­ment. Je voudrais seulement qu’ils m’accordent un peu d’inté­rêt quand je demande un livre ou un périodique.

Vous messieurs les intellec­tuels, n’êtes-vous pas attristés de l’état actuel de la Bibliothèque Nationale ? Quant à nos musées, n’en parlons pas ! Le drame du Musée de Mahmoud Khalil ne réside pas, à mon avis, dans la négligence sécuritaire de ses res­ponsables qui a permis le vol d’un Van Gogh à deux reprises. Le véritable drame est que le musée n’est visité que par 8 personnes par jour dans une ville habitée par 18 millions d’habitants, et que le musée ne possède aucun projet pour attirer les visiteurs. L’état de nos musées ne vous attriste-t-il pas ?

La confrérisation est dangereuse pour la culture, tout comme elle est une catastrophe pour l’Egypte. J’en suis certain. Cependant, les problèmes du ministère de la Culture ne résident pas dans sa confrérisation, mais dans la conviction des intellectuels que le ministère doit les servir eux et non pas le peuple.

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