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Le cri de misère des commerçants

Chahinaz Gheith, Mardi, 02 octobre 2012

Pour rationaliser la consommation d’électricité, le gouvernement propose qu’ils ferment à 21h (23h pour les restaurants). Mais les propriétaires des boutiques refusent, et la polémique s’installe.

Le cri
Adieu au Caire, la cité des lumières

Ses rues ne connaissent ni silence, ni sommeil, Le Caire, cette ville tentaculaire, ne dort jamais. Il est déjà minuit, mais on dirait qu’on est en plein jour à la rue Qasr Al-Nil au centre-ville. Que ce soit dans ce quartier, dans celui de Mohandessine ou même de Madinet Nasr, le mouvement des passants ne cesse jamais. Ils essayent de se frayer un chemin devant les vitrines des magasins. Une situation qui ne va peut-être pas durer longtemps.

Le gouvernement a annoncé que l’horaire de fermeture des magasins pourrait être fixé à 21h. Et ceci dans le cadre d’une campagne visant à rationaliser la consommation d’électricité. En effet, le pays a récemment connu d’importantes coupures de courant à cause de la consommation excessive. « Je ne sais pas pourquoi les responsables s’attaquent à notre gagne-pain ? Il ne leur suffit pas que nous soyons touchés de plein fouet par la récession en cette période post-révolutionnaire », s’exaspère Ramez, propriétaire d’un magasin de prêt-à-porter dans la rue Talaat Harb, tout en précisant que les ventes stagnent et que plusieurs boutiques ont fait faillite.

Et d’ajouter : « On ne vend rien. Aujourd’hui, personne ne travaille au centre-ville. Comment travailler alors que nous sommes toujours coincés par les manifestations et les sit-in organisés sur la place Tahrir ! ». Une récession qui n’affecte pas seulement les commerces du centre-ville, mais ceux de l’Egypte tout entière. « Stagnation et chômage » deux mots qui reviennent en permanence dans le discours des commerçants lorsqu’on évoque la décision de fixer à 21h la fermeture des magasins et à 23h la fermeture des restaurants. Et c’est déception et incompréhension.

Le cri
Les propriétaires des magasins affichent leur colère depuis l’annonce de cette décision, qui, selon eux, ne répond pas aux besoins des commerçants. « C’est une décision injuste et illogique. Ils veulent imiter l’Europe mais ça ne va pas marcher, car ici en Egypte, les gens ne commencent à acheter qu’après 19h. Ils sortent du travail à 17h et certains ne terminent qu’à 18h », fulmine Karim, commerçant de la rue du 26 Juillet.

Pour lui, les choses ne sont plus comme avant. L’activité est en net recul, la clientèle est de plus en plus rare et nombreux sont les propriétaires de magasins qui ne parviennent plus à couvrir les dépenses mensuelles de leurs commerces : les salaires des ouvriers, les factures d’électricité et les impôts.« L’application de cette décision va engendrer non seulement davantage de récession et de pertes financières, mais aussi une augmentation du chômage », explique Saber, propriétaire d’un magasin d’électroménager à la rue Abdel-Aziz. Il pense que les responsables doivent prendre en considération l’avis des marchands et aussi étudier les conséquences d’une telle mesure sur le marché avant de l’appliquer. Il affirme que tous les magasins travaillent selon un système de roulement, avec un groupe de vendeurs qui assurent les heures de la journée et un autre travaillant le soir. « Obliger les propriétaires des magasins à fermer à 21h va les amener à réduire le nombre d’employés », souligne-t-il. Et d’ajouter : « L’Etat veut nous faire assumer la responsabilité de son échec car il n’a pas trouvé de solution efficace au problème de l’électricité ».

Cependant, Saber et ses collègues craignent l’application subite de cette décision surtout qu’Ossama Kamal, ministre du Pétrole, avait déclaré juste après les fêtes qu’il n’y avait pas assez de gasoil pour assurer le fonctionnement des stations d’électricité. Il faut donc rationaliser la consommation d’électricité et ceci n’est possible que par la fermeture des commerces à 21h. Un système qui permettra à l’Etat d’économiser 30 milliards de L.E.

Le Caire, une ville qui ne dort plus

Le cri
Cette décision qui soulève la grogne des commerçants n’est pas nouvelle. Déjà dans les années 1970, sous Sadate, l’idée de fermer les magasins et les cafés à 20h sauf les jeudis et vendredis où ils pouvaient travailler jusqu’à minuit avait été appliquée. Mais ce système n’a pas duré longtemps et les magasins ont repris leurs activités jusqu’aux heures habituelles.

L’idée réapparaît en 2010, lorsque l’union générale des Chambres de commerce a voulu organiser cette activité. Et bien qu’il ait été prévu de l’appliquer en janvier 2011, l’idée est tombée dans l’oubli pendant la révolution pour ne ressortir qu’après la toute récente pénurie d’électricité.

Des mesures ont été prises pour tenter de mettre fin à cette pénurie, mais sans résultat. Enfin, le gouvernement a trouvé que la seule solution était d’obliger les commerces et les entreprises à fermer à 21h afin de réduire la consommation d’électricité, rétablir le calme et assurer la fluidité de la circulation dans les rues.

De plus, cette décision va permettre aux services de propreté et d’entretien de faire leur travail de manière plus aisée, ce qui aiderait à réaliser le plan des 100 jours du président Morsi. Selon une étude de l’Organisme général du pétrole, la fermeture des commerces à 21h, si elle venait à être appliquée, permettrait à l’Etat de faire 17 % d’économies sur l’énergie. L’Egypte produit 124 milliards de kilowatts/heure d’électricité par an et en consomme 109 milliards. Cependant, l’insuffisance des infrastructures et la gestion maladroite des ressources limitent les options de l’Egypte face à la demande croissante. Mahmoud Al-Dawar, président du secteur des propriétaires de magasins de prêt-à-porter à la Chambre de commerce, soutient la décision de fixer à 21h les horaires de fermeture des magasins, mais à condition qu’elle soit appliquée de manière équitable, c’est-à-dire à tout le monde, et pas seulement aux petits magasins. Il exige également des mesures sévères afin de sanctionner les commerces qui ne respectent pas la loi en leur coupant le courant.

Pourtant, d’autres pensent que les mesures gouvernementales prévoyant la fermeture des commerces à 21h auront des conséquences néfastes sur le tourisme et donc sur l’économie. L’expert touristique Ahmad Balbaa pense qu’il n’est pas seulement question de fermer les magasins de vêtements, mais aussi les restaurants, les cafés, les théâtres, les centres commerciaux et les salles de cinéma. « Au Caire, une ville de 20 millions d’habitants, où les températures battent des records, l’activité bat son plein durant la nuit, lorsque les températures commencent à baisser. Comment donc demander au touriste arabe d’aller au lit à 21h parce que le gouvernement veut plonger l’Egypte dans l’obscurité ! », s’indigne-t-il, tout en affirmant que la vie nocturne du Caire commence vers 23h pour ne se calmer qu’à l’aube.

Elle est marquée par un dynamisme impressionnant. Entre les spectacles folkloriques traditionnels et les discothèques qui diffusent les dernières tendances de la musique électronique en passant par les restaurants, Le Caire ne dort jamais et présente un visage très festif pendant la nuit.

A 21h, tout est fermé

Quant aux citoyens, ils sont divisés entre le pour et le contre. Hassan, fonctionnaire dans une société privée qui ne rentre à la maison qu’à 17h, rejette cette décision.

Il estime qu’avancer les horaires de fermeture des magasins ne répond ni aux exigences des Egyptiens, ni à leur mode de vie. « Si les boutiques ferment leurs portes trop tôt, les gens n’auront jamais le temps de faire leurs courses après le travail. De quoi priver les personnes travaillant toute la journée parfois jusqu’à des heures tardives de faire leurs achats en soirée ou de flâner devant les vitrines des magasins », explique Hassan.

Un avis non partagé par Abir, femme au foyer qui apprécie qu’à 21h tout soit fermé. Pour elle, cette initiative devrait remporter un franc succès si on se réfère à l’expérience menée dans les pays européens. « Est-il logique que les magasins n’ouvrent pas avant midi et ferment à minuit ? Pourquoi ne pas ouvrir à 9 ou à 10h du matin et fermer à 21h ? Certes les clients ne vont pas souffrir de la chaleur et vont disposer de suffisamment de temps pour réaliser leurs achats. Il faudra juste un peu de temps pour que les gens s’habituent aux nouveaux horaires », lance Abir, qui assure que la mise en place d’un système rigoureux afin de faire régner le calme sur Le Caire serait à l’avantage des citoyens fatigués par le vacarme qui règne dans les rues à longueur de journée et jusqu’aux premières heures de la nuit, alors qu’ils aimeraient faire leurs courses le plus tôt possible. « Imaginez qu’à 21h tout soit fermé, les stores des magasins baissés et les rues pratiquement désertes. Pas d’encombrement ni de circulation bloquée », rétorque-t-elle. Un système qui donnerait aussi aux citoyens l’occasion d’entretenir davantage de relations sociales et qui consoliderait leurs relations familiales.

Même son de cloche chez certains marchands qui appuient les nouveaux horaires. Au Souk Al-Sagha, le marché orfèvre du Caire, tout au long d’une rue piétonne, les vitrines brillent de mille feux, alimentées par les parures en or. Les gens circulent, se baladent et font du lèche-vitrine. « Nous sommes totalement paralysés ces jours-ci et nous travaillons seulement à 20 % de notre capacité. Il n’y a donc pas de problème si nous fermons deux heures en avance, au moins nous aurons le temps de nous reposer et de rester davantage avec nos familles », explique Hicham, bijoutier qui déplore une chute considérable des revenus.

Néanmoins, cette décision de fermeture a provoqué un déluge de moqueries au sein de la Twittosphère égyptienne. « D’abord, on nous a demandé de porter des vêtements en coton pour faire face à la chaleur et maintenant on nous demande d’éteindre les lumières et d’aller tôt au lit. Mais rentrés chez eux tôt, les gens n’auront plus rien d’autre à faire que de procréer des enfants », écrit un blogueur sur Twitter.

Pour de nombreux marchands qui ne sont pas disposés à baisser les bras, cette décision controversée est simplement inefficace. Une situation qui augure de nouveaux rassemblements sur la place Tahrir qui vient pourtant de retrouver son calme. « Fermer tôt, cela veut dire précipiter notre faillite », conclut Abdallah, propriétaire d’un café à Khan Al-Khalili.

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