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La bataille des intellectuels

May Al-Maghrabi, Lundi, 10 juin 2013

La décision du ministre de la Culture de limoger plusieurs hauts responsables du ministère soulève une vague de protestation dans les rangs des intellectuels. Ceux-ci redoutent une « frérisation » de la culture et des arts.

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Grèves, manifestations, spectacles annulés, la grogne est à son comble au ministère de la Culture. Ecrivains et artistes poursuivent leur sit-in entamé il y a une semaine. Ils dénoncent l’emprise des islamistes sur les institutions culturelles et réclament la démission du nouveau ministre de la Culture, Alaa Abdel-Aziz, professeur de montage inconnu des milieux culturels mais bien introduit au sein de la confrérie.

La nomination du ministre début mai avait déjà soulevé une vague de contestation dans le milieu culturel. Mais le véritable détonateur intervient le 28 mai lorsque Alaa Abdel-Aziz décide de limoger plusieurs responsables du secteur des arts et de la culture. Une décision considérée par les intellectuels comme arbitraire et non justifiée dont le but est de « soumettre le ministère de la Culture sous la tutelle des Frères musulmans ». Moins d’un mois après sa prise de fonction, le ministre a, en effet, limogé Inas Abdel-Dayem, directrice de l’Opéra, Ahmed Megahed, directeur de l’Organisme du livre, et Salah Al-Meligui, directeur du secteur des arts plastiques. La réaction ne s’est pas fait attendre. En signe de protestation, la troupe de l’Opéra du Caire a décidé de faire grève et a suspendu tous ses spectacles sine die. Plusieurs dizaines d’artistes et d’intellectuels en colère comme le romancier Bahaa Taher, le poète Abdel-Rahman Al-Abnoudi, le réalisateur Khaled Youssef et le producteur Mohamad Al-Adl occupent, en guise de protestation, le bureau du ministre. Le ministre, lui, refuse de négocier. Pour lui, le limogeage des responsables vise seulement à injecter du sang nouveau dans le secteur de la culture, lutter contre la corruption et « libérer le ministère de l’emprise d’une seule tendance de sorte que la culture soit pour tous les Egyptiens ».

Des arguments qui ne tiennent pas debout pour les intellectuels qui accusent le nouveau ministre d’adopter un agenda visant à « détourner l’identité de l’Egypte » et de « placer les intérêts de la confrérie au-dessus des intérêts du pays ». Le secrétaire général du Conseil suprême de la culture, Saïd Tawfiq, a démissionné pour protester contre les tentatives de « frérisation » du ministère. « Ce ministre qui n’a rien à avoir avec la culture ne fait qu’exécuter l’agenda des Frères musulmans qui savent qu’ils ne pourront pas diriger le pays avec autant d’intellectuels dans l’opposition, c’est pourquoi ils veulent les exclure du ministère », explique Tawfiq.

Position partagée par Khaled Youssef, figure de proue de la révolution du 25 janvier qui ne décolère pas. « Notre combat n’est pas contre le ministre en tant que personne mais contre un projet qui va dévaster le patrimoine culturel de l’Egypte. Et là, on ne parle pas de la frérisation de la culture à l’instar des autres institutions étatiques parce que les Frères musulmans n’ont jamais eu d’intellectuels et ne possèdent pas de projet culturel. Ce groupe qui n’a rien offert au monde de la culture au cours des dernières décennies n’a aucun droit maintenant d’y avoir la haute main », s’insurge Youssef qui se dit prêt à défendre coûte que coûte la liberté et l’indépendance de la culture.

Du côté des Frères musulmans, on défend la décision du ministre. « Le nouveau ministre veut lutter contre la corruption au sein du ministère de la Culture et en même temps le libérer de l’emprise du courant laïque qui le domine depuis des décennies. La culture islamique a été marginalisée ces dernières années. Or, les racines de la culture égyptienne sont islamiques », défend Ahmad Aref, porte-parole de la confrérie des Frères musulmans.

Pour sa part, l’écrivain Youssef Al-Qaïd, qui participe au sit-in, conteste la décision du ministre de réduire de moitié le budget de la culture et d’étudier l’annulation de certaines activités comme le ballet, même si rien de tel n’a encore été annoncé. En effet, le 28 mai dernier, un député salafiste du Conseil consultatif avait proposé l’annulation du ballet. « Il est absurde que le régime au pouvoir omette le problème de l’insécurité, la crise politique et économique qui frappent le pays et s’occupe de l’interdiction de la musique et de la danse. Ce n’est là qu’un exemple de cette idéologie stérile qui trace l’avenir de notre pays », ironise Al-Qaïd. Mais plus sérieux, il trouve que les Frères musulmans suivent la politique de Sayed Qotb, basée sur le rejet de la culture et de la créativité. « Sayed Qotb régit l’Egypte de sa tombe et Alaa Abdel-Aziz ne fait qu’exécuter à lettre la politique des Frères musulmans, un groupe réputé pour son hostilité aux arts. La confrérie des Frères musulmans est attachée seulement à l’idée de la nation islamique sans tenir compte de l’Egypte », estime Al-Qaïd. Vision partagée par l’écrivain gauchiste Farida Al-Naqach qui estime que l’idéologie doctrinale de la confrérie a toujours fait qu’ils sont hostiles au mouvement culturel et à toutes sortes de créativité. Al-Naqach est convaincue que les Frères veulent donner un coup de ballet aux libéraux et aux gauchistes au sein du ministère de la Culture. « La culture avec sa grande diversité est en contradiction avec la doctrine des Frères musulmans fondée sur l’obéissance aveugle. L’histoire nous apprend que ce groupe a toujours été hostile à la créativité et à la liberté d’expression. Il ne faut pas oublier qu’ils ont déjà mené des compagnes féroces contre Taha Hussein, Nasser Hamed Abou-Zeid et Naguib Mahfouz les accusant d’apostasie. Aujourd’hui au pouvoir, les Frères musulmans essayent de préparer le terrain à leur projet de l’Etat islamique en écartant toutes les autres tendances intellectuelles de la scène », lance Al-Naqach.

De facto, le conflit avec les artistes s’ajoute à de nombreux autres en cours ou latents dans des secteurs aussi divers que la justice, la presse, sur le thème de frérisation des institutions publiques .

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