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Iraq : La nouvelle donne

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 22 mai 2018

La victoire surprise de Moqtada Al-Sadr aux élections législatives en Iraq a profondément bouleversé la donne. Les jeux des alliances ont commencé très tôt, et tous les scénarios sont désormais possibles.

Iraq : La nouvelle donne
Les partisans de Moqtada Al-Sadr célèbrent sa victoire à Bagdad. (Photo : AP)

« La réforme a gagné et la corruption est affaiblie », s’est félicité sur Twitter Moqtada Al-Sadr, l’imam chiite dont le bloc électoral a remporté, à la grande surprise, les législatives iraqiennes. Dans les rues de Bagdad, ses partisans descendent pour célébrer sa victoire en scandant « Bagdad libre ! Iran dehors ! ». En fait, après une semaine de plusieurs reports, les résultats définitifs, annoncés samedi dernier, ont finalement confirmé les indices préliminaires, qui ont indiqué très tôt l’arrivée en tête de l’alliance inédite d’Al-Sadr avec les communistes, « La Marche pour la réforme », en remportant 54 sièges sur les 329 du parlement. Al-Sadr, vainqueur des législatives, devance ainsi les deux favoris du scrutin, le premier ministre sortant Haider Al-Abadi, venu en troisième position en remportant 42 sièges, et l’ancien chef du gouvernement Nouri Al-Maliki, en cinquième position avec 25 sièges. Alors que la liste « Alliance de la conquête » du Hachd Al-Chaabi, les milices chiites, pro-iraniennes, compte 47 futurs députés. Le retour de cet imam, qui prône notamment un nationalisme anti-iranien et une ouverture de son pays sur la scène arabe, a profondément bouleversé la donne en Iraq. Les jeux des alliances ont commencé très tôt et les manoeuvres des acteurs étrangers les plus puissants en Iraq, l’Iran et les Etats- Unis, se multiplient pour barrer la route à l’alliance d’Al-Sadr et l’empêcher de former le gouvernement. Une question s’impose alors : à quel point la victoire de Moqtada Al-Sadr est-elle un tournant dans le paysage politique de l’Iraq ? Selon Malek Awny, directeur de rédaction de la revue Al-Siyassa Al-Dawliya (la politique étrangère), le triomphe électoral de l’alliance de Moqtada Al-Sadr reflète l’amorce d’une tendance opposée à l’hégémonie des dirigeants iraqiens traditionnels accusés d’enraciner le confessionnalisme et la corruption en Iraq.

Mais dire que cette victoire va modifier les rapports de force sur la scène iraqienne « n’est jusqu’à présent que des spéculations exagérées », estime Awny. Pour le spécialiste, « la situation est confuse et ambiguë en Iraq, puisqu’aucune des parties n’a pu remporter ni de victoire confortable ni de victoire définitive dans les législatives iraqiennes ». Awny ajoute que « les listes chiites traditionnellement proiraniennes ont remporté au total 107 sièges au prochain parlement iraqien. Ceci montre que ces listes jouissent encore d’une chance de continuer à dominer la scène politique en Iraq. Et ceci dans le cas où elles parviendraient à conclure un accord et à former un bloc politique unifié dans le prochain parlement. Il est vrai que les dissensions entre les listes chiites pro-iraniennes ont été évidentes lors de ces législatives. Mais lorsqu’il est question de savoir qui gouvernera, les règles du jeu diffèrent complètement, et les divisions entre les blocs chiites pro-iraniens peuvent disparaître sur la table des négociations, dans le but de maintenir les acquis traditionnels ». En théorie, Moqtada Al-Sadr dispose, selon la Constitution iraqienne adoptée après l’invasion américaine du pays, d’un délai maximum de 90 jours pour réunir les 165 sièges nécessaires à l’obtention d’une majorité qui devrait former le futur gouvernement. Mais la route est parsemée d’embûches.

Difficiles tractations

Selon Mona Salman, chercheuse à la faculté des sciences politiques de l’Université du Caire, si Moqtada Al-Sadr est le vainqueur des législatives, ses chances de gouverner restent minimes. Il lui faut encore former une coalition. En vertu de l’article 76 de la Constitution, le droit de former un gouvernement appartient au bloc politique ayant le plus grand nombre de sièges. Par le passé, le jeu des alliances avait écarté des listes gagnantes de la coalition gouvernementale.Ce fut le cas à l’issue des législatives de 2010, quand le Mouvement national iraqien d’Iyad Allaoui, détesté par l’Iran, a remporté 91 sièges pour devenir le plus grand bloc parlementaire. Mais après plusieurs manoeuvres, Allaoui a finalement été vaincu par Nouri Al-Maliki, après que Téhéran eut poussé deux blocs chiites de premier plan à rejoindre celui de Maliki pour lui donner plus de sièges.

Aujourd’hui, les tractations vont bon train. Al-Sadr et les chiites pro-iraniens se trouvent en compétition pour former ce bloc majoritaire. Moqtada Al-Sadr, dans un tweet, a rejeté un gouvernement de consensus, le qualifiant de « mélange d’apothicaires ». Il préfère opter pour un gouvernement de technocrates. Il a ainsi proposé de sceller une alliance avec le premier ministre sortant Haider Al-Abadi, avec un autre dirigeant chiite Ammar Al-Hakim, ainsi qu’avec Iyad Allaoui et différents petits partis sunnites et kurdes. Il a toutefois exclu toute alliance avec Hadi Al-Ameri, chef de l’organisation Badr soutenue et armée par l’Iran, ainsi qu’avec l’ex-premier ministre Nouri Al-Maliki.

Les ingérences étrangères entrent aussi en jeu. En fait, les deux grands acteurs en Iraq, l’Iran et les Etats-Unis, voient d’un mauvais oeil la victoire de Moqtada Al-Sadr. Le rapprochement récent d’Al-Sadr avec l’Arabie saoudite a beaucoup agacé Téhéran. Quant à Washington, il n’oublie pas l’ancienne milice qui a combattu ses troupes en Iraq en 2006 (voir portrait page 4). Washington et Téhéran ne resteront pas les bras croisés. En effet, avant même l’annonce des résultats définitifs des législatives, les deux pays ont dépêché leurs émissaires en Iraq. Le général iranien Qassem Soleimani arrivait deux jours après le vote à Bagdad, dans une tentative de rassembler les partis chiites conservateurs pour barrer la route à Moqtada Al-Sadr. Quant aux Etats-Unis, leur émissaire Brett McGurk a entamé, dans la même période, une série de rencontres avec des forces iraqiennes à Bagdad, mais aussi dans la région autonome du Kurdistan, pour tenter d’influer sur la formation du futur gouvernement.

Mona Salman estime que « tous les scénarios sont ouverts » et que « les options d’Al-Sadr seront très difficiles ». « Al-Sadr parviendrat- il à former le gouvernement ? Si oui, on pourrait dans ce cas témoigner de l’émergence d’une nouvelle élite politique en Iraq qui serait un pas dans un long parcours vers un nouvel Iraq. Mais si Al-Sadr se retrouve sous pression de la part de l’Iran ou des blocs chiites, il sera obligé de rejoindre la coalition des blocs chiites traditionnels, ce qui prouvera que le confessionnalisme est la carte gagnante en Iraq », s’interroge Salman.

Par ailleurs, comme l’explique Awny, si Moqtada Al-Sadr parvient à mettre sur pied une coalition, « l’enracinement profond de l’hégémonie iranienne dans les institutions iraqiennes va compliquer les prises de décision ». Et de conclure : « Cette domination iranienne sera un obstacle majeur face à tout gouvernement ayant une orientation nationale ou arabe ».

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