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Maghawri Shehata: « L’Ethiopie a voulu profiter de l’état de fragilité politique et économique de l’Egypte »

May Al-Maghrabi, Mardi, 04 juin 2013

Maghawri Shehata, expert en hydraulique et ancien recteur de l’Université d’Al-Ménoufiya, qualifie les impacts du barrage éthiopien de catastrophiques et appelle l’Egypte à durcir ses positions.

Maghawri Shehata

Al-ahram hebdo : Les travaux du « barrage la Renaissance » sur le Nil Bleu ont pris une nouvelle ampleur en début de semaine avec la déviation du cours du fleuve. Quels seront les impacts de sa construction sur l’Egypte ?

Maghawri Shehata : Les impacts de ce projet sur les ressources en eau, l’agriculture et l’électricité seront catastrophiques. Il suffit de signaler que l’Egypte perdra environ 9 milliards de m3 d’eau de son quota annuel de l’eau du Nil (55 milliards de m3) alors que le déficit d’eau arrive déjà à plus de 15 milliards de m3. Ce qui engendrera la friche de plus de 2 millions feddans (ndlr : 1 feddan = 0,42 ha) de terrain agricole ; de plus la production d’électricité diminuera de 30 %. Selon la carte mondiale du stress hydrique, l’Egypte fait face à une pénurie physique d’eau. Le taux maximum d’eau que pourra avoir l’Egypte en 2025 se situera entre 77 et 80 milliards de m3, à un moment où le nombre des habitants dépassera les 100 millions. Il faut l’avouer, la situation est grave.

— Mais les responsables égyptiens ont affirmé que l’Ethiopie s’est engagée à ne pas porter atteinte à la part de l’Egypte en eau …

— C’est de la poudre aux yeux. L’Ethiopie s’est déjà engagée vis-à-vis du Kenya à ne pas toucher à sa part d’eau, mais le Kenya a fini par se retrouver face à une sécheresse mortelle. La science et les calculs disent que les 74 milliards de m3 d’eau que se réservera l’Ethiopie derrière ce barrage seront soustraits de la part des pays en aval. Le Nil Bleu est un fleuve commun et aucun pays en amont n’a le droit de l’exploiter sans consultation avec les pays en aval, et cela sur la base des traités internationaux sur ce sujet.

— Alors comment expliquez-vous la mise à exécution unilatérale de ce projet ?

— L’Ethiopie a voulu profiter de l’état de fragilité politique et économique de l’Egypte pour imposer la politique du fait accompli profitant du laxisme du régime égyptien. Ce dernier au lieu de se mobiliser contre ce projet belliqueux menaçant l’avenir de l’Egypte, il se contente de minimiser l’impact du barrage. Je rappelle que ce barrage n’est que la première phase du projet éthiopien qui vise la construction de 4 barrages sur le Nil Bleu avec une capacité de stockage de 250 milliards de m3 d’eau, ce qui pourrait sans exagération supprimer l’Egypte de la carte. Le laxisme de l’Egypte face à ce dossier n’est qu’un feu vert pour d’autres pays africains, comme l’Ouganda, de suivre les pas éthiopiens.

— Mais le côté éthiopien parle d’un partage inéquitable de l’eau du Nil et de son droit au développement …

— Il est mensonger de prétendre que l’Egypte s’accapare de la part du lion du débit de l’eau du Nil. L’Ethiopie jouit de 90 milliards de m3 des eaux de pluie et de 122 milliards de m3 d’eau des bassins hydrauliques. Sa consommation de cette quantité gigantesque d’eau ne dépasse pas les 10 %. Nous sommes face à un complot soutenu par les Etats-Unis et Israël qui possèdent déjà un million de feddans de terre agricole en Ethiopie et qui financent le barrage. L’Ethiopie insiste à construire ce barrage qui portera préjudice à l’Egypte alors que le rapport du comité tripartite a recommandé la construction de deux petits barrages de capacité de 12 milliards de m3 chacun et qui, selon les études techniques, produiront plus d’électricité. L’Ethiopie insiste sur le fait de construire son empire énergétique et Israël veut contrôler la région en soumettant l’Egypte à son emprise puisqu’elle contrôlera ses ressources.

— Et l’Egypte ne dispose-t-elle pas d’autres ressources hydrauliques qui pourront atténuer l’impact de la réduction de sa part du Nil ?

— Avec le déficit en eau dont souffre l’Egypte, même les 7 milliards de m3 d’eaux souterraines en plus d’un milliard de m3 d’eau de pluie et de 4 milliards de m3 d’eau de drainage traitée, on ne pourra pas combler le fossé que causera la privation pour l’Egypte d’une grande partie de sa part en eau du Nil.

— Certains experts évoquent d’autres alternatives, avec, entre autres, le creusement d’un canal reliant le Nil Blanc au fleuve du Congo. Qu’en pensez-vous ?

— C’est un projet fictif. La nature géographique et géophysique de la région d’où vient le fleuve du Congo est très dure, ce qui nécessite l’usage d’une technologie sophistiquée et coûteuse pour concrétiser ce projet. Le cours du fleuve doit passer d’abord par le Rwanda et le Burundi pour arriver au Nil Blanc et ensuite couler au sud du Soudan. Ces pays signataires de l’accord d’Entebbe accepteront-ils de coopérer avec l’Egypte ?

— Quels scénarios envisagerez-vous pour le dénouement de cette crise ?

— On est entre le marteau et l’enclume. Soit signer l’accord d’Entebbe et par conséquent accepter de négocier la redistribution de l’eau du Nil, soit se résigner à l’ambition éthiopienne et laisser les prochaines générations mourir de la faim. Il est indispensable de reprendre des négociations sérieuses avec l’Ethiopie et les pays du Bassin du Nil, et de jouer avec toutes les cartes de pressions politiques, diplomatiques mais aussi militaires.

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