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Iran : Au-delà du nucléaire

Abir Taleb avec agences, Mercredi, 02 mai 2018

A l’approche de la date fatidique du 12 mai, à laquelle Washington doit annoncer sa décision finale sur l’accord nucléaire iranien, les Européens tentent une dernière manoeuvre pour éviter le pire : préserver les acquis actuels de l’accord de 2015 tout en y ajoutant d’autres éléments pour contrer l’hégémonie régionale de Téhéran.

Iran
(Photo : AFP)

Rien n’augure d’une issue positive à l’approche de la date fatidique du 12 mai, date à laquelle le président américain, Donald Trump, rendra son verdict sur l’accord sur le nucléaire iranien, signé en 2015 par l’Iran et le groupe 5+1 (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie, Chine et Allemagne), un accord qui prévoit une levée progressive des sanctions contre l’Iran en échange de la garantie que ce pays ne se dotera pas de l’arme atomique. Washington semble se diriger vers une sortie de l’accord, Paris se dit pessimiste sur les chances de sauver le texte actuel et propose d’en discuter un nouveau. Plus généralement, l’Union Européenne (UE) semble dans l’embarras et adopte une position ambiguë : elle tente de convaincre le président américain, Donald Trump, de rester dans l’accord, réaffirme son engagement vis-à-vis de ce texte, y voyant « le meilleur moyen de neutraliser la menace » d’un armement atomique de l’Iran, tout en concédant « que des éléments importants n’étaient pas couverts par l’accord (...), notamment les missiles balistiques (...) et l’activité déstabilisatrice de l’Iran dans la région », des éléments auxquels « nous devons répondre » (communiqué du bureau de la première ministre britannique, Theresa May, suite à deux entretiens séparés qu’elle a eus avec le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel, samedi 28 et dimanche 29 avril). Et, bien sûr, Téhéran et Moscou rejettent catégoriquement tout nouvel accord. Et les Iraniens menacent même d’en sortir si Trump le fait.

Catégorique, le président iranien, Hassan Rohani, l’a réaffirmé à son homologue français, lors d’une conversation téléphonique dimanche 29 : L’Iran « n’acceptera aucune restriction au-delà de ses engagements » conformément aux règles internationales après 2025, quand des clauses de l’accord de 2015 vont expirer. « L’accord nucléaire ou tout autre sujet sous son prétexte n’est en aucune manière négociable ». C’est ce qui a été publié par le site Internet de la présidence française. Quant au communiqué de la présidence française, il ajoute qu’Emmanuel Macron a fait part à son homologue iranien « de son souhait que les acquis de la négociation de 2015 soient préservés et que les discussions puissent s’ouvrir sur les trois sujets additionnels indispensables que sont le contrôle de l’activité nucléaire (de l’Iran) après 2025, le programme balistique de l’Iran et les principales crises régionales ». Et d’après l’Elysée, les deux présidents ont convenu « de travailler principalement dans les prochaines semaines sur la préservation du contenu de l’accord de 2015 dans toutes ses composantes, ainsi que sur la situation au Yémen et en Syrie », pays dans lesquels Téhéran est impliqué à différents niveaux.

Au Proche-Orient, Pompeo promeut la ligne dure

Car c’est justement de cela qu’il s’agit : au-delà de la question nucléaire et de l’accord de 2015 — somme toute majoritairement jugé correct —, c’est le rôle régional de l’Iran, et surtout son hégémonie croissante, qui dérangent. Et sur cette idée que Macron s’est basé en parlant d’un accord plus élargi. Pour sortir de l’impasse actuelle et des menaces réciproques entre Téhéran et Washington, le président français propose de nouvelles discussions qui préservent les acquis de l’accord de 2015 mais qui « puissent s’ouvrir sur les trois sujets additionnels indispensables que sont le contrôle de l’activité nucléaire (de l’Iran) après 2025, (son) programme balistique et les principales crises régionales » dans lesquelles Téhéran est impliqué. Ces sujets recoupent trois des « quatre piliers » d’un possible nouvel accord récemment évoqué par Macron auprès de Trump la semaine dernière à Washington, l’accord nucléaire actuel devant être le premier.

Mais pour Washington, les velléités hégémoniques de Téhéran sont tout aussi graves que la question nucléaire. « L’ambition de l’Iran reste de dominer le Moyen-Orient », a ainsi déclaré Mike Pompeo, le nouveau secrétaire d’Etat américain à la presse à Tel-Aviv après un entretien avec le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu. Pompeo effectuait une tournée dans la région (Arabie saoudite, Israël, Jordanie) pour promouvoir la ligne dure de Washington sur l’Iran. Ce qui va tout à fait dans le sens de la volonté israélienne. Netanyahu, aux côtés de Pompeo, a ainsi accusé l’Iran de « vouloir avaler un pays l’un après l’autre ». Instransigeant, Netanyahu a lancé : Téhéran « doit être stoppé, son projet de bombes nucléaires doit être stoppé, son agression doit être stoppée ». Avant Israël, Pompeo était à Riyad, un autre allié stratégique de Washington, farouche ennemi à Téhéran, où il a réaffirmé le plein soutien de Washington à son allié saoudien sur le conflit au Yémen. Et le ministre des Affaires étrangères saoudien, Adel Al-Jubeir, d’appeler à de nouvelles sanctions contre Téhéran et de déclarer soutenir « les efforts visant à améliorer l’accord nucléaire ».

Nouvelle géopolitique

Tous les scénarios sont donc possibles d’ici 12 mai. « Si nous ne pouvons pas le modifier, (le président) s’en retirera », a prévenu Pompeo à Tel-Aviv. Alors qu’à Washington, le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, a affirmé que Trump n’avait pas encore tranché. Or, si le président français a proposé un nouveau texte, et si l’Europe dans son ensemble a admis que l’accord actuel doit être préservé, mais que d’autres éléments importants doivent être discutés, c’est que vraisemblablement, à Washington, Macron et Merkel ont eu la confirmation que Donald Trump a bel et bien l’intention de sortir de l’accord.

Quoi qu’il en soit, dans l’histoire diplomatique mondiale, les décisions à venir pourraient être lourdes de conséquence. Car il est clair qu’aujourd’hui, l’objectif premier est de contenir l’Iran dans la région. La très forte présence iranienne en Syrie — où Téhéran espère maintenir des bases militaires qu’Israël promet, le cas échéant, de détruire — et le rôle grandissant et déstabilisateur de la République islamique dans la région font peur. En effet, lorsque l’accord avait été signé en juillet 2015, la donne était tout autre dans la région : en Syrie, les Russes n’étaient pas encore intervenus, et le camp Damas/Moscou/Téhéran ne l’avait pas encore emporté ; au Yémen, le conflit n’avait pas encore autant viré à une guerre par procuration entre Téhéran et Riyad ; et en Iraq, depuis cette date, la présence iranienne s’est renforcée avec la guerre anti-Daech (soutien militaire et logistique aux milices chiites qui combattaient l’organisation terroriste). Bref, du point de vue des Etats-Unis et des adversaires régionaux de l’Iran, depuis 2015 avec cet accord, Téhéran a tout gagné : le beurre avec l’accord iranien et la levée des sanctions et l’argent du beurre avec une hégémonie régionale éclatante.

Reste à savoir si les Européens réussiront leur pari, à savoir préserver les acquis actuels pour, en quelque sorte, ménager Téhéran, et ajouter d’autres éléments nécessaires pour contrer cette hégémonie et éviter un abandon pur et simple de l’accord de la part de Washington. Un pari risqué au vu de la situation actuelle : des Américains intraitables, des Israéliens qui font pression, des Saoudiens inquiets et des Iraniens prêts à risquer le tout pour le tout.

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