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La montée en puissance des armées arabes

May Al-Maghrabi, Mardi, 28 mai 2013

Les coups d'Etat des années 1960 ont permis aux armées arabes d'exercer leur emprise sur leurs pays respectifs. Les menaces internationales ont également légitimé leur pouvoir. Explications.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les pays arabes ont connu une sorte de « surinvestissement en souveraineté ». La montée en puissance des forces armées et de leurs moyens financiers a favorisé par la suite une série de coups d’Etat dans les années 1950 et 60. Elle a donné un élan considérable aux armées arabes et leur a permis de prendre le leadership de ces nouveaux régimes.

Ces coups d’Etat militaires contre les monarchies post-coloniales liées à l’Occident ont été le plus souvent balayés par des officiers dits « libres ». La Syrie, l’Iraq et surtout l’Egypte, en sont l’expression la plus aboutie.

En Egypte, la Révolution de 1952, menée par les « Officiers libres » sous le leadership de Gamal Abdel-Nasser, a renversé le roi Farouq. Elle a marqué le début d’une vague de mouvements de libération au sein des pays arabes, où les armées étaient le moteur du changement de régime. Ces mouvements portés par de jeunes militaires s’appuyaient le plus souvent sur une idéologie dite « progressiste » soutenue par le camp soviétique et affichant une idéologie socialiste.

En 1965, en Algérie, le colonel Boumediene dépose le premier chef d’Etat, Ben Bella, et installe la dictature militaire sur le pays. En Libye, Kadhafi et les « jeunes officiers » destituent le roi Idriss en 1969. C’est grâce au rôle joué par ces armées dans les processus de changement de régimes qu’ils ont pu jouir d’une position privilégiée.

A cette époque, les armées arabes ont pu marquer leur emprise grâce à des régimes qu’elles avaient institués ou protégés et au moyen de prises de participation dans un secteur économique généralement étatique.

Selon l’historien Salah Eissa, dans les années 1960, les armées arabes ont été porteuses de grands espoirs, notamment avec la décolonisation. Pour une large partie du peuple, elles représentaient le moyen d’une modernisation accélérée dans la mesure où seule cette institution était structurée. Elle était perçue comme étant capable d’apporter développement et stabilité au pays.

Le poids du contexte régional

« L’institution militaire dans les pays arabes a été légitimée par les conflits multiples de la région. Les armées arabes ont alors prétendu jouer un double rôle : celui de défenseur du pays, et aussi, et avec des nuances, celui de gardien de l’ordre public. L’installation de l’Etat hébreu en 1948 et l’incapacité des régimes arabes à s’y opposer, ont donné une dimension nationale et patriotique aux armées arabes. Cela a renforcé leurs positions à l’intérieur comme à l’extérieur », explique Eissa. Il rappelle que dans les années 1960-70, les armées étaient perçues comme le fer de lance de la fondation de l’Etat dans les pays arabes en développement. En effet, l’armée égyptienne ou l’armée algérienne prétendaient incarner la modernité et défendre les intérêts du peuple.

Eissa décrypte comment le poids des armées arabes a varié selon la conjoncture internationale et la gestion des affaires publiques dans leurs pays respectifs.

Il estime ainsi qu’en Libye, l’armée a beaucoup perdu de sa puissance au fil des années, en raison de sa marginalisation et de son désarmement au profit des unités prétoriennes du colonel Kadhafi. L’embargo imposé sur la Libye depuis 1992 a également empêché l’armée de moderniser son armement. Dans la Tunisie de Ben Ali, le rôle et le poids de l’armée ont régressé au fil des années en raison de la valorisation du rôle des forces de sécurité.

Nasser : le parti russe

Quant à l’armée égyptienne sous Nasser, elle a été soumise à un embargo de l’Occident et a été confrontée aux réticences de financement de la part des Russes. Soucieux de renforcer l’institution militaire, Nasser a entrepris de mettre en place une véritable industrie militaire. Armement, munitions, avions et même blindés, l’ambition de ce programme a créé une infrastructure qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

De plus, les guerres contre Israël (1948, 1956, 1967, 1973) ont aussi soudé la nation autour des militaires. Suite à l’échec des négociations avec les Etats-Unis sur la fourniture d’armement moderne, Nasser s’est tourné vers Moscou et a reçu un important soutien militaire de l’URSS.

Puis, après les accords de Camp David, c’est de la part des Etats-Unis que l’armée a reçu un important soutien militaire. Entre-temps, l’armée a diversifié ses activités et a investi dans un nombre important de secteurs publics, au point de représenter 20 % de l’emploi national.

Si les révolutions ont en partie réussi à remettre en question le pouvoir de l’armée, certaines, comme en Egypte, montrent encore une certaine résistance à s’éloigner des cercles du pouvoir. Toujours puissante sur le plan économique, elle a certes pris de la distance avec le domaine politique, mais continue à incarner pour certains la stabilité de l’Etat .

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