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Ahmad Abdel-Halim: « Le Printemps arabe a fragilisé les armées régulières »

Héba Nasreddine, Mardi, 28 mai 2013

Ahmad Abdel-Halim, expert militaire et membre du Conseil égyptien pour les affaires étrangères, se dit inquiet face à l'affaiblissement des armées provoqué par les révolutions arabes.

Ahmad Abdel-Halim

Al-Ahram Hebdo : Dans quelle mesure le Printemps arabe a eu un impact sur l’image des armées arabes et a modifié leur position dans les pays de la région ?

Ahmad Abdel-Halim : Le Printemps arabe a beaucoup fragilisé les armées, car il les a placées sur le devant de la scène politique. Pour la pre­mière fois depuis des décen­nies, les armées arabes ont dû faire face à un processus révolutionnaire. Elles ont dû ensuite prendre en charge une transition politique qui, dans certains pays, n’était pas forcément démocratique.

Elles n’avaient pas été familiarisées à ce rôle auparavant, mais elles ont pourtant dû l’assumer. Ceci a eu un impact conséquent sur leur image, car les décisions ont été prises à visage découvert et dans un contexte politique extrêmement tendu. Cela a entraîné un grand retour des armées arabes sur le devant de la scène politique.

— Quels sont les aspects visibles de ces changements ?

— Les cas diffèrent entre la Tunisie et la Syrie, l’Egypte et la Libye. D’institutions bien organisées et équipées, elles sont devenues après la révolution des armées fortement divisées, voire dissolues pour certaines. L’attitude des militaires face aux bouleversements révolutionnaires, à savoir leur prise de position, soit envers le régime, soit envers la population, a déterminé leur image publique. Certaines armées ont contribué au renversement des régimes dictatoriaux et ont refusé de s’opposer aux révolutionnaires pour éviter un bain de sang. D’autres ont tenté de maintenir par la force les dictateurs en place, ce qui les a discrédi­tées aux yeux du peuple.

— Pourquoi un tel contraste dans les réac­tions des institutions militaires face aux mou­vements révolution­naires ?

— Si on se penche sur le cas de la Tunisie et de l’Egypte, la situation était quasi similaire dans les deux pays. Les deux armées étaient pendant des décennies dans les cou­lisses du jeu politique. Elles ont mis plu­sieurs jours avant de réagir et de prendre une position officielle. Dans les deux cas, elles ont contribué au renversement du pouvoir en choisissant de ne pas soutenir les anciens dictateurs. Bien que de nou­veaux régimes aient été mis en place, les deux armées continuent à prendre part dans les affaires intérieures des deux pays, en raison de l’absence de sécurité.

— Est-ce le choix de soutenir l’ancien régime qui a provoqué la division et l’af­faiblissement de l’armée en Libye et en Syrie ?

— En Libye, le contexte était particulier. La révolte a pris l’aspect d’une rébellion de type tribal et local contre le régime de Tripoli. On a assisté dès les premiers jours à une confrontation entre une armée fidèle au régime et des milices populaires plus ou moins bien entraînés aspirant au pouvoir.

L’armée, réputée pour sa puissance sous Kadhafi, est devenue une institution désor­ganisée et affaiblie. Elle s’apparente davan­tage à l’armée iraqienne après la chute de Saddam Hussein, puis à sa dissolution en 2003 suite à l’invasion américaine. Ceci a contribué à la déstabilisation du pays à laquelle on assiste encore aujourd’hui.

En Syrie, la situation est plus délicate, car la révolution n’a pas pris la même tournure qu’ailleurs. L’armée est strictement organi­sée et contrôlée par le pouvoir baassiste. Elle est devenue l’instrument de la répres­sion, et au fil des jours, on assiste à une fragmentation qui a finalement mené à la création de l’Armée syrienne libre.

— Selon vous, cette fragilisation des armées arabes est-elle inquiétante ?

— Ce nouveau statut des armées a per­mis l’ascension d’autres armées régionales, notamment des armées turque et iranienne. Bien sûr il s’agissait d’armées qui étaient déjà très puissantes avant les révolutions arabes. Cependant, l’affaiblissement des armées arabes face au leadership régional auquel aspirent ces deux pays représente une vraie inquiétude. En effet, il existe des différends politiques entre l’Iran et certains pays arabes. De plus, la Turquie est membre à l’Otan, placée sous la houlette des Etats-Unis qui oeuvrent à garantir la sécurité d’Israël au détriment de celle des pays arabes.

— Pensez-vous que les révolutions arabes aient durablement affaibli le rôle de l’armée au sein des institutions poli­tiques ?

— Il est difficile de le prédire. Si aucune réponse n’est apportée aux revendications des révolutionnaires et que les nouveaux régimes restent faibles, nous devons nous attendre à une plus grande division dans les rangs de nos forces armées. C’est la sécurité des pays arabes, tant d’un point de vue interne qu’externe, qui pourrait être menacée.

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