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Progression toujours précaire

Sabah Sabet, Mardi, 02 octobre 2012

Les insurgés shebab ont abandonné leur dernier important bastion après l’assaut des troupes kényanes intégrées à l’Amisom. Les rebelles ne sont pas éliminés pour autant.

Somalie
L'assaut des troupes kényanes a fait perdre aux shebab Kismayo, le grand port qui se considère comme une source fondamentale de revenus. (Photo: Reuters)

« Le commandement militaire des moudjahidine shebab a ordonné un retrait tactique de Kismayo », a déclaré samedi le porte-parole des shebab, Ali Mohamoud Rage, à la suite du repli des shebab du Kismayo, le grand port du sud, qui représente leur dernier bastion important en Somalie. Ce retrait intervient moins de 24 heures après le lancement, vendredi dernier, d’un assaut des troupes kényanes intégrées à l’Amisom, force de l’Union africaine en Somalie. Lors de cet assaut, l’armée kényane a affirmé avoir abattu deux chefs shebab et avoir progressé rapidement dans la ville. « Notre aviation a ciblé les noyaux suspects de shebab. Deux chefs régionaux importants du groupe, Hassan Yakub et Abdikarim Adow, ont été abattus par les forces aériennes kényanes », a affirmé le porte-parole des forces de défense kényanes, Cyrus Oguna.

L’abandon de Kismayo consacre une série de revers militaires accumulés depuis un an par le mouvement islamiste lié à Al-Qaëda, qui a tenté de les compenser en multipliant les attentats dans la capitale Mogadiscio ou sur le sol du Kenya voisin.

Les shebab, qui combattent depuis 2007 les fragiles autorités somaliennes soutenues par la communauté internationale, perdent avec Kismayo leur poumon économique de ces dernières années. « La perte de Kismayo est un tournant, car une source fondamentale de revenus disparaît pour les shebab »,relève Joakim Gundel, analyste, en référence aux exportations de charbon de bois qui assuraient aux insurgés une large partie de leurs revenus.

« Ils vont maintenant devoir dépendre en grande partie de financements extérieurs qui ne viendront peut-être pas si facilement après la chute du régime soutenant de tels groupes extrémistes », ajoute l’analyste au centre de réflexion Bride Analytics, dans une allusion, entre autres, à la Libye de l’ex-colonel Mouammar Kadhafi.

Malgré cette défaite, les shebab poursuivent leurs menaces. « D’une cité paisible gouvernée par la loi islamique, Kismayo va devenir un champ de bataille entre les musulmans et les envahisseurs infidèles », a averti samedi le porte-parole des insurgés sur son compte Twitter. Et d’ajouter : « Nous sommes encore aux portes de Kismayo et nous combattrons (...) l’ennemi ne dormira pas en paix ».

Mais ce mouvement pourra-t-il poursuivre ses combats et perpétrer ses menaces ? Selon des analystes, les insurgés n’ont pas la puissance militaire pour affronter une armée conventionnelle, équipée de tanks et bénéficiant d’un soutien aérien. Nés en 2007 des décombres d’un précédent mouvement islamiste, l’Union des tribunaux islamiques, chassé de Mogadiscio par l’armée éthiopienne, les shebab avaient grandi en puissance militaire jusqu’à sembler à deux doigts de renverser la présidence somalienne à Mogadiscio en septembre 2010.

Leur reflux a été aussi impressionnant, sous la pression de l’Amisom qui a fini par les chasser de la capitale en août 2011, puis avec l’arrivée de contingents kényans et éthiopiens, ils leur ont pris au fil des mois tous leurs bastions.

Pour Laura Hammond, de l’Ecole des études orientales et africaines de Londres, la dernière perte de Kismayo est un énorme coup porté aux shebab. « Mais je ne dirais pas que c’est la fin de ce mouvement qui contrôle encore de larges parts de la campagne du sud », souligne-t-elle.

En revanche, les shebab se préparent à une guerre asymétrique, embuscades, attaques kamikazes et ont montré qu’ils avaient encore un pouvoir de nuisance, notamment à Mogadiscio ces dernières semaines. Ils ont aussi prévenu qu’ils intensifieraient les actions de guérilla menées depuis des mois, en Somalie et au Kenya voisin, en représailles à leurs reculs militaires.

Mais plus profondément, la prochaine bataille en Somalie sera politique : ce pays d’environ 8 millions d’habitants a été dirigé depuis 2000 par des autorités de transition sans grande légitimité ni crédit populaire. Il dispose depuis août d’un nouveau Parlement, désigné par un comité d’anciens, et depuis le 10 septembre, d’un nouveau président élu par cette Assemblée, Hassan Cheikh Mohamoud, figure respectée de la société civile. En outre, le gouvernement somalien compte sur des armées étrangères pour assurer l’ordre, et il doit de facto laisser ses provinces aux mains de milices souvent rivales. « Il est important de reconnaître que les shebab bénéficiaient d’un certain soutien populaire dans le sud de la Somalie. Depuis 6 ans, ils offraient de la sécurité à une région qui en avait désespérément besoin », relève Hammond. « Pour que les shebab soient vraiment finis, il faudra d’abord que le nouveau gouvernement montre à leurs partisans qu’il peut offrir au moins autant de sécurité et à un moindre coût en termes de libertés publiques », poursuit-elle.

Il faudra aussi que la Somalie parvienne à sortir de ses vieux démons de rivalités claniques. « Les divergences demeurent encore très fortes (entre clans), et si le nouveau gouvernement n’arrive pas à y répondre, les shebab pourraient en profiter pour rentrer dans le jeu », prévient Gundel. Enfin, l’omniprésence de troupes étrangères (17 000 Burundais, Ougandais et Kényans pour l’Amisom, sans compter un contingent distinct de quelques milliers de soldats éthiopiens) passe très mal au sein d’une population somalienne à l’indépendance sourcilleuse. « Ce serait bien que les troupes étrangères partent rapidement, mais si elles le font avant que l’armée somalienne ne soit assez forte pour prendre le relais, les shebab en profiteront pour essayer de reprendre des territoires », estime Hammond. Ainsi, la Somalie ne connaîtra la paix que si les nouvelles autorités démontrent leur capacité à remplir le vide dans un pays privé de pouvoir central depuis 21 ans.

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