Vendredi, 01 mars 2024
Al-Ahram Hebdo > Monde >

Nucléaire iranien : L’ultimatum de Trump

Maha Al-Cherbini avec agences, Lundi, 15 janvier 2018

Après avoir laissé planer le doute, le président américain, Donald Trump, a finalement décidé de maintenir la levée des sanctions contre l’Iran en vertu de l'accord sur le nucléaire. Mais il a lancé un ultimatum de quatre mois aux Européens pour durcir le pacte s'ils veulent éviter un retrait de Washington.

Nucléaire iranien : L’ultimatum de Trump
A Bruxelles, Javad Zarif a été reçu par son homologue belge Didier Reynders. (Photo:AFP)

Farouche détracteur de l’accord sur le nucléaire conclu en 2015 entre Téhéran et les Six qu’il a promis à maintes reprises de « déchirer », le président américain, Donald Trump, est en fait, une fois de plus, en train de tergiverser. Tout au long de la semaine dernière, les regards de la communauté internationale étaient braqués sur la Maison Blanche à l’attente de la décision cruciale du numéro un américain concernant la réimposition ou non des sanctions économiques contre l’Iran, arrivées à échéance la semaine dernière. Surprise aux antipodes de tous les pronostics qui s’attendaient à une réimposition des sanctions américaines, Trump a surpris la communauté internationale en suivant, vendredi dernier, la recommandation de ses conseillers, des élus du Congrès et des dirigeants européens de ne pas saboter l’accord. Mi-octobre, Trump avait pourtant refusé de certifier l’accord, jugeant qu’il n’était pas assez sévère avec Téhéran, mais jusqu’ici, cette non-certification est restée symbolique et n’a pas entraîné le retour des sanctions américaines.

Cependant, la dernière décision américaine ne signifie pas que Trump ait radicalement changé de position. Affirmant que son pays resterait pour l’instant dans l’accord, Trump a en même temps lancé un ultimatum de quatre mois aux Européens, afin qu’ils l’aident à le durcir s’ils veulent éviter un retrait de Washington. « Il s’agit d’une dernière chance », a prévenu le président américain. En fait, les sanctions américaines contre le programme nucléaire iranien font l’objet d’une suspension temporaire, régulièrement renouvelée par le président, qui peut les remettre en place s’il estime que Téhéran ne respecte pas ses engagements.

D’ici à la prochaine échéance de suspension des sanctions, dans 120 jours, Trump entend travailler avec ses partenaires européens sur un accord de suivi visant à durcir les conditions du texte de 2015, en ajoutant de nouvelles conditions. « En l’absence d’un tel accord avec les Européens, les Etats-Unis réimposeront les sanctions liées au nucléaire iranien, ce qui signerait la mort immédiate du pacte », a défié Trump. Parmi ces nouvelles conditions, le président américain énumère l’exigence que l’Iran autorise sans délai toute inspection demandée par l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), la garantie que l’Iran ne soit jamais près de posséder l’arme atomique, l’absence de date d’expiration pour ces obligations, la stipulation explicite que les missiles balistiques et l’arme nucléaire soient inséparables.

C’est donc la politique de la carotte ou le bâton, vu que, parallèlement à la décision de Trump, le Trésor américain a imposé, vendredi 12 janvier, de nouvelles sanctions ciblées contre 14 personnes ou entités iraniennes pour des violations des droits de l’homme ou en lien avec le programme balistique de Téhéran. Selon les experts, ces sanctions visent en premier lieu le chef de l’Autorité judiciaire, Sadegh Amoli Larijani, dont la présence sur la liste des personnes sanctionnées aura des conséquences politiques sérieuses, car cela revient à frapper le sommet du régime.

L'Administration américaine divisée
Selon Dr Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, cette tergiversation de Trump reflète une profonde division au sein de l’Administration américaine. « Bien que Trump ait choisi la plupart des membres de son équipe parmi la droite extrémiste ferme vis-à-vis de l’Iran, il y a, en revanche, d’autres spécialistes au sein de l’Administration américaine qui sont plus modérés et qui soutiennent un accord, qui, selon eux, empêche l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. Sous la pression de ses partenaires européens, les conseillers de Trump l’ont convaincu de ne pas saboter l’accord, car le retrait de Washington ne va jamais abroger un pacte international, mais, au contraire, cela va nuire à l’image des Etats-Unis sur la scène internationale. De plus, il va isoler les Etats-Unis, car les Européens s’attachent à ce pacte conclu après une décennie de tractations difficiles. En accentuant les pressions sur Téhéran, le numéro un américain et ses faucons aspirent à pousser les Iraniens à perdre les nerfs et à faire un mauvais pas qui enfreigne l’accord », explique le politologue.

Or, c’est là un pari risqué. D’un côté, en raison de la position européenne. De l’autre, parce que Téhéran s’attache bec et ongles à un pacte considéré comme une vraie bouée de sauvetage. Car même s’il n’a pas eu toutes les retombées économiques souhaitées, il a tout de même permis aux Iraniens de récupérer plus de 32 milliards de dollars gelés dans les banques internationales et de rejoindre le concert des nations. Déjà, l’Iran est redevenu aujourd’hui l’un des principaux exportateurs d’or noir du monde, avec 2 millions de barils par jour. « Réconforté par le soutien de l’Europe et de la Russie, Téhéran compte laisser l’Administration Trump enfreindre les termes de l’accord pour la discréditer aux yeux de la communauté internationale », explique Hicham Mourad. En effet, la réaction iranienne a été mesurée et réfléchie : Téhéran a affirmé, samedi 13 janvier, son total engagement vis-à-vis du pacte, affirmant son refus de toute modification du texte de 2015. « L’Iran ne prendra aucune mesure au-delà de ses engagements dans le cadre de l’accord de 2015 et n’acceptera aucune modification de cet accord, ni aujourd’hui ni dans l’avenir, et ne permettra pas de lier l’accord nucléaire à d’autres questions », a affirmé le ministère iranien des Affaires étrangères, accusant le président américain de chercher « désespérément » à saboter l’accord.

Les Européens tiennent à l’accord
Si Téhéran se montre ferme, c’est notamment en raison du soutien européen à ce sujet, aussi bien à celui de l’Union Européenne (UE) que celui de la Russie. Dans une toute première réaction à la décision de Trump, le ministre adjoint des Affaires étrangères russes, Sergei Ryabkov, a estimé, samedi, qu’en sortant de l’accord, les Etats-Unis feraient un « très mauvais calcul », « l’une des graves erreurs de Washington en politique étrangère ». Quant au club européen, il a fait bloc avec Téhéran — à la veille de la décision américaine — pour faire pression sur Trump. Convié par la diplomate en chef de l’Union européenne, Federica Mogherini, le chef de la diplomatie iranienne, Javad Zarif, était, en effet, à Bruxelles à la veille de la décision américaine.

Reçu par son homologue belge, Didier Reynders, Zarif a eu des discussions avec ses homologues français Jean-Yves Le Drian, allemand Sigmar Gabriel et britannique Boris Johnson. Ces derniers ont à l’unanimité exprimé leur soutien à l’accord nucléaire. « L’accord fonctionne. Aucun pays au monde ne peut seul mettre fin à une résolution du Conseil de sécurité des Nations-Unies qui a été adoptée à l’unanimité. Cet accord rend le monde plus sûr et empêche une course à l’armement nucléaire dans la région », a affirmé Mme Mogherini lors de la rencontre. Autre signe de la volonté des Européens de poursuivre la coopération économique avec l’Iran : l’Italie a accordé cette semaine une ligne de crédit de 5 milliards d’euros destinée aux banques iraniennes.

Malgré ce soutien européen à l’accord, les Européens ont tenu, à Bruxelles, à évoquer de nombreux sujets de contentieux — partagés avec Washington — contre Téhéran. Parmi ces sujets qui fâchent figurent le développement de missiles balistiques par l’Iran, son soutien au régime du président syrien, Bachar Al-Assad, au Hezbollah libanais et à la rébellion houthie au Yémen, ainsi que les récentes manifestations ayant fait 21 morts en Iran, a critiqué Federica Mogherini à l’issue de la rencontre. Une façon de dire aussi que le soutien à Téhéran n’est pas absolu, et que, mis à part la question de l’accord sur le nucléaire, Européens et Américains s’accordent sur pas mal de points en ce qui concerne l’Iran.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique