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A nouvelles relations, nouveaux horizons

Héba Nasreddine, Mardi, 25 septembre 2012

Les relations entre la Turquie et les Frères musulmans se consolident. Mais ces derniers voient du mauvais œil l'hégémonie des Turcs dans la région.

A nouvelles relations, nouveaux horizons

« Erdogan au Caire », « Visite du numéro deux des Frères musulmans, Khaïrat Al-Chater, à Ankara », « La Turquie réforme des cadres islamistes égyptiens », « Un financement turc de 2 milliards de dollars pour relancer l’économie égyptienne », « Morsi bientôt en Turquie », « Le Caire et Ankara formeront-ils une alliance politico-militaire ? ». Ce sont là des unes de certains journaux égyptiens depuis la chute de l’ancien régime jusqu’à l’arrivée de Mohamad Morsi.

Il paraît que les liens entre la Turquie et le nouveau régime égyptien sont devenus plus étroits depuis février 2011, alors qu’avant, les Frères musulmans considéraient la Turquie comme « un second Israël », à cause de la conclusion d’un accord de coopération entre les deux pays en 1958 contre « le radicalisme au Moyen-Orient ». Les relations égypto-turques ne se sont améliorées que lors des années 1960 lorsque Ankara se rapprocha davantage de ses voisins arabo-musulmans. En 2002, suite à l’accession au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP), issu de la mouvance islamiste, la Turquie a consolidé ses relations avec les pays arabes.

Sur le fond, Ankara et Le Caire partagent nombre d’intérêts. En matière économique, la présence des entreprises turques en Egypte se renforçait, notamment suite à la décision de la création d’une zone de libre-échange entre la Turquie, la Jordanie, la Syrie et le Liban, en janvier 2011, quelques semaines avant la révolution. En pleine révolution, le premier ministre turc, Recep Erdogan, n’a pas hésité à exhorter « son ami » Moubarak à « satisfaire les revendications légitimes de son peuple ». Message considéré comme une incitation à la démission.

Après la chute du dictateur et malgré la situation perturbée, les liens bilatéraux se sont renforcés. Un protocole d’accord signé en avril 2012 en matière de transport ouvre la voie au renforcement du rôle de l’Egypte comme plateforme commerciale pour les marchandises turques destinées à l’Afrique et au Golfe.

Le président Gül est le premier chef d’Etat à se rendre au Caire, le 4 mars 2011, et a rencontré les chefs de tous les principaux partis et les jeunes de la place Tahrir. Son ministre des Affaires étrangères s’y est rendu cinq fois. Il a même présenté en juillet dernier au président Mohamad Morsi un papier blanc pour transcrire ce qu’il veut de la coopération avec la Turquie, signe de la non-existence de limites dans les relations entre les deux pays. Lors des élections législatives et présidentielles, une société turque alliée à son parti, AKP, a soutenu les campagnes électorales des Frères musulmans. Ces derniers saluent le succès politique d’Erdogan, son soutien aux causes des pays arabes, notamment de la Palestine et de la Syrie, et sa politique ferme contre Israël avec lequel il a gelé les relations commerciales et militaires suite à l’attaque perpétrée contre la flottille internationale partie pour Gaza fin mai 2010.

Erdogan est perçu en Egypte comme un modèle pour avoir réussi à concilier l’islamisme et la démocratie, ce qui lui a valu des louanges parmi les Frères musulmans. Ces derniers étaient les premiers à recevoir chaleureusement Erdogan lors de sa visite au Caire, huit mois après la révolution, scandant : « Egypte-Turquie, un califat islamique ». Il a aussi rencontré une délégation des hauts responsables de la confrérie et de son Parti Liberté et Justice (PLJ). Parmi eux figurent le guide de la confrérie, Mohamad Badie, et son prédécesseur Mohamad Mahdi Akef.

L’AKP et le PLJ différents

Les partis AKP et PLJ sont arrivés tous les deux au pouvoir avec une large majorité au Parlement, « mais la stratégie de gouvernance est différente », souligne le politologue Béchir Abdel-Fattah. Et d’ajouter : « Au début de son pouvoir, l’AKP a évité la collision avec l’armée ou le pouvoir judiciaire, et a concentré ses efforts sur le fait de promouvoir le développement social et économique du pays ». Cela lui a garanti une forte popularité qui l’a soutenu plus tard dans sa lutte contre ses adversaires. Dix ans plus tard, la Turquie est un Etat islamique. En revanche, les Frères musulmans, après avoir remporté les élections législatives et avant de réaliser un succès quelconque concret sur le terrain, veulent restructurer la société selon leurs visions. Le président Morsi s’est confronté plus tôt avec l’armée et la magistrature. « En outre, l’AKP insère dans son programme des idées libérales de centre-droite et de gauche, alors que les Frères musulmans n’ont réussi jusqu’à présent à former aucune alliance ni avec les forces de l’islam politique, ni avec les forces révolutionnaires », dénonce Abdel-Fattah.

Une autre différence bien évidente est la « laïcité » imposée en Turquie par Kemal Attaturk qui a aboli le califat ottoman pour fonder une République moderne, alors que les Frères musulmans sont plus rigides dans leur vision religieuse et refusent de séparer la religion de la politique. Ainsi, l’appel d’Erdogan aux islamistes à accepter la laïcité a créé un certain froid sur les relations entre l’AKP et les Frères qui l’ont accusé d’« ingérence dans les affaires intérieures ».

Si ce malentendu n’influence pas les relations bilatérales qui ne cessent de s’accroître, la confrérie appréhende toujours une hégémonie turque dans le monde arabe. « Nous apprécions la Turquie et nous considérons Erdogan comme un dirigeant de grande importance, mais nous n’estimons pas que lui ou son pays peuvent diriger seuls la région ou dessiner son avenir », commente Essam Al-Eriane, actuel chef par intérim du parti des Frères l

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