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Syrie : Le pragmatisme d’Ankara

Inès Eissa avec agences, Jeudi, 08 septembre 2016

Les mouvements des troupes turques au nord de la Syrie cette semaine reflètent un repositionnement évident des objectifs d'Erdogan dans ce pays.

Syrie : Le pragmatisme d’Ankara
Des chars turcs ont franchi la frontière syrienne pour attaquer l'EI et empêcher l'avancée des milices kurdes. (Photo : AP)

La récente invasion turque des zones frontalières avec la Syrie, visant l’Etat Islamique (EI) et les forces kurdes qui les combattent, pourrait constituer un tournant dans la guerre en Syrie. Le groupe djihadiste Etat islamique vient d’être chassé des dernières positions qu’il tenait en Syrie, le long de la frontière turque, alors que le régime syrien assiégeait de nouveau les quartiers rebelles d’Alep. Ces derniers développe­ments interviennent tandis que sur le front diplomatique, Américains et Russes, qui soutiennent des camps opposés, ne parviennent pas à trou­ver un terrain d’entente.

« De Azaz à Jarablos, notre (bande frontalière) de 91 km a été totalement sécurisée. Toutes les organisations terroristes ont été chassées », a annoncé le premier ministre turc, Binali Yildirim. Un peu plus tôt, l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH) avait affirmé que l’EI avait « perdu tout contact avec le monde extérieur après avoir perdu les derniers vil­lages frontaliers entre la rivière Sajour et le village d’Al-Raï », dans le nord du pays. Il s’agit d’un succès majeur pour Ankara, mais il s’est concentré sur les Kurdes car la Turquie redoute qu’ils forment une région continue autonome le long de la frontière.

« La politique turque repose depuis des décennies sur la lutte contre tous les mouvements indé­pendantistes du peuple kurde. Cet élément représente une ligne constante que partagent tous les gouvernements turcs depuis la fon­dation de l’Etat turc moderne, soient-ils de gauche, de droite ou militaire », dit Dr Moustapha Kamel Al-Sayed, professeur à l’Université américaine du Caire. Il ajoute que « pour le gouvernement d’Erdogan, tuer dans l’oeuf les influences indé­pendantistes kurdes provenant du nord de la Syrie reste prioritaire même si cela affecte leur position à l’égard du régime de Bachar Al-Assad ».

Cependant, la Turquie a démenti avoir accepté un accord de cessez-le-feu par l’entremise des Etats-Unis avec les milices kurdes de Syrie, indiquant ne pouvoir « sous aucune circonstance » accepter un compro­mis avec une « organisation terro­riste ». « Nous n’acceptons sous aucune circonstance, contrairement à ce que certains porte-parole de pays étrangers disent, un compro­mis ou un cessez-le-feu entre la Turquie et les éléments kurdes », a déclaré le ministre des Affaires européennes, Ömer Çelik. « La République turque est un Etat sou­verain et légitime », qui ne peut être mis sur un pied d’égalité avec « une organisation terroriste », a ajouté le ministre, évoquant le PYD (Parti de l’Union démocratique des Kurdes de Syrie).

Cependant, alors qu’Ankara avait annoncé dimanche avoir tué « 25 terroristes » du YPG (Unités de pro­tection du peuple, le bras armé du PYD), aucune frappe turque n’a été rapportée contre les milices kurdes depuis la fin de la semaine dernière. L’accord provisoire de cessez-le-feu prévoyait une trêve à partir de lundi, selon des rebelles syriens.

Trêve provisoire

Les Etats-Unis avaient assuré cette semaine que la Turquie et les milices kurdes avaient accepté une trêve provisoire. « Nous avons reçu l’as­surance que toutes les parties impli­quées vont arrêter de tirer les unes sur les autres et se concentrer sur la menace de l’EI », avait indiqué le colonel John Thomas, porte-parole du Centcom, le commandement militaire américain au Moyen-Orient. « Les Turcs et les Forces démocratiques syriennes (coalition arabo-kurde dominée par les milices kurdes) ont ouvert des canaux de discussion avec nous et entre eux dans le but de limiter les hostilités », avait-il ajouté, évoquant un accord de principe « pour au moins quelques jours ». La Turquie, qui n’a pas pour habitude de parler aux milices kurdes, était restée muette, et les Forces kurdes syriennes n’avaient pas directement réagi non plus à l’annonce américaine. « Il est évi­dent que le gouvernement turc adopte depuis quelques semaines une politique en Syrie plus pragma­tique, bien qu’Erdogan n’ait pas formellement renoncé à l’objectif de départ du président Bachar. Mais les derniers mouvements prouvent que la question kurde prime sur le conflit syrien », estime Dr Moustapha Kamel Al-Sayed. Selon lui, il faut noter le rapprochement très visible entre la Turquie et la Russie. « Un rapprochement qui se traduira sans aucun doute par un apaisement de la politique turque à l’égard de Bachar Al-Assad », analyse l’universitaire.

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