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Au gré des intérêts

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 16 août 2016

La réconciliation turco-russe a donné lieu à des spéculations sur un changement de position de la part d'Ankara quant au dossier syrien. Rien n'est pourtant encore joué.

Au gré des intérêts

Ennemis d’hier, alliés d’aujourd’hui. La visite d’Erdogan à Saint-Pétersbourg en Russie, le 9 août dernier, où il a rencontré le président russe, Vladimir Poutine, était inimaginable il y a à peine quelques semaines. Elle intervient en effet après neuf mois de crise diplomatique sans précédent, née de la destruction d’un bombardier russe par l’armée turque en novembre 2015. Si la Turquie a intérêt à améliorer ses relations avec la Russie, c’est en grande partie en raison de la crise syrienne. En effet, lors de ce premier déplacement du président turc à l’étranger après le coup d’Etat manqué, la Syrie était sur la table des discussions. Erdogan se trouve désormais obligé de se débarrasser de son lexique habituel : « Poutine l’agresseur » ou « l’invasion russe de la Syrie ».

La visite a donné lieu à des spéculations sur un rapprochement entre les deux pays sur le conflit syrien, surtout que la Russie a été parmi les premiers à se précipiter, aux toutes premières heures de la tentative de putsch, de soutenir la légitimité d’Erdogan. S’agit-il d’un nouvel axe qui se formule dans la région concernant la crise syrienne alors que sur la table des négociations, aussi bien que sur le champ de bataille à Alep, la Turquie, d’une part, et la Russie, de l’autre, soutiennent deux camps diamétralement opposés ? Alors que Poutine mise sur Assad, Erdogan souhaite que ce dernier soit rapidement renversé. Et le soutien d’Ankara ne s’est jamais interrompu aux différents groupes d’opposition syriens qui mènent aujourd’hui l’offensive dans la ville d’Alep que l’aviation russe bombarde. Pour le politologue Ahmad Youssef, « les indices d’un rapprochement turco-russe au niveau bilatéral sont plus forts et plus clairs que ceux indiquant qu’il existe une alliance tripartite avec l’Iran. Si cette alliance voyait le jour, la situation deviendrait plus compliquée pour Ankara qui s’intéresse profondément à conserver ses relations avec Riyad, qui adopte la même stratégie pour le règlement de la crise syrienne ». Toutefois, pour le politologue, ce rapprochement turco-russe « pourrait provoquer un détournement de la position d’Ankara, en réduisant son soutien à l’opposition syrienne et devenant plus flexible d’une façon ou d’une l’autre. Mais à quel point ? Personne ne le sait. Une chose est certaine, cette réconciliation va rendre les chances d’un règlement politique plus proches qu’auparavant, et l’opposition syrienne sur la table des négociations plus faible qu’auparavant ». Avis partagé par Malek Aouni, directeur en chef de la revue Al-Siyassa Al-Dawliya (politique internationale) publiée par Al-Ahram, qui voit que les deux pays sont en train de formuler une nouvelle équation russo-turque pour réduire, d’un côté, les répercussions du conflit syrien sur la Turquie et, de l’autre, alléger le coût de la guerre pour la Russie. Et d’ajouter : « On est à présent au stade de la reformulation de cette équation dont le succès n’est pas garanti. La possibilité d’un échec est également prévisible. Jusqu’à présent, il n’y a pas d’indice montrant clairement qu’Ankara va changer de stratégie concernant la Syrie ». En effet, à la veille de sa visite en Russie, Erdogan avait insisté : « Aucune solution ne pouvait être trouvée tant que Bachar Al-Assad restait au pouvoir ».

La donne kurde

Selon Aouni, si Ankara peut alléger sa position en renonçant à « l’immédiateté » du départ d’Assad, elle ne renoncera pas à d’autres conditions, notamment concernant le nord syrien. « Ne pas permettre aux Kurdes d’étendre leur contrôle aux zones non contrôlées sur la frontière syro-turque et assurer la continuité de l’hégémonie économique turque dans le nord de la Syrie, deux conditions qu’Ankara n’est pas près de sacrifier dans un quelconque accord avec Moscou », explique-t-il.

En fait, la question kurde explique en partie pourquoi Ankara se tourne désormais vers Moscou, et prend ses distances vis-à-vis de son allié américain. Il est clair que Washington parie sur la composante kurde dans sa stratégie dans la région. « Ankara utilise ce rapprochement avec Moscou comme un levier et un moyen de pression face à Washington en lui montrant qu’elle possède d’autres options stratégiques. Et ceci, pas seulement pour lui livrer Fethullah Gülen, le prédicateur accusé d’orchestrer le coup d’Etat manqué, mais essentiellement pour obliger Washington à changer sa politique dans le nord syrien et le nord iraqien visant à consacrer l’autonomie du Kurdistan », dit Aouni.

Par ailleurs, selon une étude publiée par le Centre régional des études stratégiques (RCSS) au Caire, en tentant de normaliser les relations avec la Russie, la Turquie vise à barrer la route devant les Kurdes. Un rapprochement remarquable entre la Russie et les Kurdes a été reflété par les visites récentes de certains responsables kurdes à Moscou. La décision russe d’ouvrir une représentation des Kurdes syriens, la première au monde, à Moscou à la mi-février 2016, a été vue comme une tentative pour agacer Ankara. Selon Ahmad Youssef, affaiblie par ses crises internes et par un refroidissement de ses relations avec l’Occident qui s’oppose à ses purges du post-coup d’Etat avec l’opposition, (voir article page 12), la Turquie a réellement besoin de renouer ses relations avec Moscou pour sauver son économie. C’est donc un pari gagnant-gagnant que chaque partie tente : pour la Russie, une réconciliation avec Ankara signifie qu’elle aura en main une carte de plus dans la crise syrienne. Une carte qui va consacrer son rôle de premier plan dans le règlement du conflit.

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