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L'impasse de Washington

Dimanche, 07 août 2016

L’ambiguïté de la position américaine envers le putsch avorté du 15 juillet 2016 continue de soulever bien des questions, même après que le journal turc, Yeni Safak, eut brisé le mystère. En effet, celui-ci a accusé le dirigeant des Forces Internationales d’Assistance et de Sécurité en Afghanistan (FIAS) d’avoir géré la tentative de putsch avorté et la CIA de l’avoir financé via la banque UBA au Nigeria. Sans oublier des renseignements accordés au Parquet général de la ville turque d’Adana selon lesquels les avions de ravitaillement en carburant des F-16 putschistes sont partis de la base aérienne d’Incirlik utilisée par les Américains.

Les questions sont nombreuses. Elles augmentent le mystère non seulement autour de la position américaine envers le putsch mais aussi envers l’avenir des relations américano-turques, surtout après l’escalade turque. En effet, Ankara a demandé à Washington l’extradition du prêcheur islamique turc Fethullah Gülen. Le ministre turc du Travail, Soliman Soly, a lui aussi accusé Washington de soutenir le putsch, et le premier ministre, Binali Yildirim, est même allé jusqu’à menacer que son pays remette en question son amitié avec Washington dans le cas où les Américains refuseraient d’extrader Gülen.

L’ambassadeur américain en Turquie, John Bass, a fortement dénoncé cette escalade et ces accusations ainsi que celles propagées par « les médias et malheureusement certaines personnalités ». En effet, celui-ci a déclaré dans un communiqué : « Ceci est entièrement erroné. De telles spéculations nuisent à des décennies d’amitié ». Pour sa part, le secrétaire américain à la Défense, Ashton Carter, a réfuté ce qu’il juge comme des prétentions à la suite d’un appel téléphonique avec son homologue turc Fikri Isik, qui a demandé à Carter de ne faire preuve d’aucune pitié envers Gülen qu’Ankara accuse d’avoir fomenté le putsch.

En effet, Carter a tenu à confirmer que son pays était entièrement disposé à présenter tout le soutien nécessaire à la Turquie et que les prétentions de la population turque n’affecteraient pas ce soutien. Mais le plus important est que Carter a discuté avec son homologue turc l’importance de la base aérienne turque, Incirlik, dans les opérations de la coalition internationale menées par Washington contre Daech en Syrie et en Iraq.

Aborder l’importance de la base d’Incirlik pour les Etats-Unis, en général, et pour la guerre sévissant maintenant contre Daech, en particulier, constitue le prélude le plus important de la réponse aux questions autour de l’avenir des relations américano-turques, de la position des Etats-Unis envers Erdogan et Gülen et des raisons qui peuvent pousser Washington à soutenir Erdogan et sacrifier la personne de Gülen. La première raison porte sur l’importance majeure de la base d’Incirlik pour les Etats-Unis et pour l’Otan dans le cadre du conflit avec la Russie et des larges plans américains au Moyen-Orient.

La deuxième raison, qui n’est pas moins importante, est que la Turquie est désormais devenue sujet de concurrence entre quatre principales parties, qui sont les Etats-Unis et la Russie d’une part et Israël et l’Iran d’autre part.

En effet, la Turquie est actuellement un facteur important dans l’équilibre de force entre ces quatre éléments, notamment sur la scène syrienne.

C’est ainsi que le président russe, Vladimir Poutine, s’est empressé de contacter son homologue Erdogan, tout de suite après le putsch avorté pour lui exprimer sa position fondamentale du refus du coup d’Etat de manière générale contre tout gouvernement, que ce soit en Turquie, en Ukraine, au Yémen ou ailleurs.

La troisième raison porte sur l’escalade actuelle de la crise kurde en Turquie à la suite du putsch avorté et son impact sur les relations américano-turques. En fait, Erdogan a intentionnellement écarté le chef du Parti démocratique des peuples (HDP), gauche et pro-kurde, Salahattin Demirtas, de l’invitation adressée aux chefs de l’opposition du parlement. Ceci survient au moment où une crise plane entre Washington et Ankara en raison du parti pris américain pour les forces de ce qu’on appelle la Syrie démocratique dirigée par l’opposition kurde syrienne. Sans oublier le parti pris américain pour le choix de la création de la fédération kurde au nord de la Syrie. Ce qu’Ankara refuse catégoriquement. Cette escalade turque contre les Kurdes amplifie la crise américano-turque concernant les Kurdes. C’est d’ailleurs ce que ne veut pas maintenant Washington.

Quant à la quatrième raison, elle porte sur la faiblesse du pari quant à l’opposition turque dans l’activation d’une position turque interne contre Erdogan, surtout que l’armée et ses dirigeants ont subi une purification sans précédent dans le cadre d’une réforme globale visant la soumission complète de l’armée à la présidence.

Enfin, la cinquième raison porte sur la position centrale d’Erdogan et de son parti envers la stratégie de la coalition américaine du président Barack Obama avec ce qu’on appelle le courant de l’islam modéré ou de l’islam libéral. Washington peut-il donc sacrifier facilement cette stratégie ? C’est là la question la plus importante.

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