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Quel rôle pour la France au Proche-Orient ?

Abir Taleb, Mardi, 31 mai 2016

Paris tente tant bien que mal de garder une influence au Proche-Orient. Un pari difficile face à l’hégémonie diplomatique américaine.

Quel rôle pour la France au Proche-Orient ?
François Hollande en visite à Beyrouth. La France est un partenaire économique de premier lieu du Liban. (Photo : Reuters)

Une partie pour la France. Une autre pour le Royaume-Uni. Deux lignes qui coupent la carte du Moyen-Orient d’Ouest en Est : le 16 mai 1916, en pleine Première Guerre mondiale, spéculant sur la fin imminente de « l’homme malade du XIXe siècle », c’est-à-dire l’Empire ottoman, la France et le Royaume-Uni se partagent le Moyen-Orient. Ce sont les fameux accords de Sykes-Picot. Depuis, la France s’est forgée une place dans la région, jouant tantôt un rôle d’envergure, tantôt de second plan.

Bien avant Sykes-Picot, la constance d’une poli­tique française moyen-orientale trouve son origine dans deux considérations essentielles. D’abord, la France a longtemps été une grande puissance catholique et s’est donc intéressée aux régions où se trouvent les lieux saints du catholicisme ainsi qu’aux minorités chrétiennes, on le verra plus tard, même après que la France fut devenue laïque, avec l’intérêt et les relations privilégiées qu’elle entre­tiendra avec le Liban notamment. Ensuite, de par sa position géographique et sa façade méditerra­néenne, la France a toujours eu un regard et un intérêt vers la Côte Est de la Méditerranée, notam­ment pour ce qui est des échanges commerciaux.

Mais revenons à l’histoire contemporaine et à la situation actuelle. Après la Seconde Guerre mon­diale et le mouvement de décolonisation qui s’en­suivit, la France a été amenée à pratiquer, au Proche-Orient, une nouvelle politique conforme à sa tradition et à ses intérêts, mais aussi propre à une situation nouvelle. Une politique qui a évolué au fil du temps en fonction des bouleversements régio­naux et mondiaux.

En effet, affaiblie par la Seconde Guerre mon­diale tout comme l’ensemble du Vieux Continent, la France a vu son influence diminuer en faveur de celle des Etats-Unis et de la Russie, lesquels, dans un premier temps, se sont indirectement affrontés en terrain moyen-oriental dans le cadre de la Guerre froide. Et une fois cette guerre terminée, ils sont devenus les principaux parrains du processus de paix israélo-palestinien, avec évidemment une prédominance du rôle américain. La question palestinienne était alors considérée comme la ques­tion-clé de la région arabe. Mais qu’il s’agisse de la question palestinienne ou d’autres crises régio­nales, le fait est que Paris a été presque toujours relégué au second plan. « La France est diplomati­quement active, elle est certes en tête des pays européens pour ce qui est des tentatives et des ini­tiatives de règlements des crises proche-orientales, il n’en demeure pas moins qu’elle ne fait pas le poids face aux Etats-Unis. Car elle ne possède pas les outils qu’ont les Américains. C’est ce qui fait que ses initiatives sont souvent sans suite. Et puis, dans la région, rien ne peut être fait sans l’accord explicite ou implicite des Américains », explique l’expert Sameh Rached, directeur de rédaction de la revue Politique internationale.

En ce qui concerne la crise syrienne par exemple, la France, qui se revendique « pays des droits de l’homme », ne pouvait rester insensible aux cris des Syriens qui meurent chaque jour dans la guerre civile. Pourtant, Paris, comme les autres capitales occidentales, endosse la responsabilité d’avoir laissé pourrir la situation, au point de devenir aujourd’hui quasiment ingérable, avec des intérêts propres à chaque partie régionale ou internationale y prenant part. En même temps, si la France contri­bue aux tentatives menées pour la résolution du conflit via une transition politique, sa marge de manoeuvre est limitée. Et ce, pour plusieurs raisons. « Depuis un an à peu près, les grandes puissances mondiales ont entamé un plan pour régler les crises régionales, que ce soit à travers la solution diplomatique ou l’option militaire. La France joue sur le politique, pendant que d’autres se chargent de l’aspect militaire. Et pour ces autres, c’est-à-dire les composantes les plus puissantes, ce n’est qu’une façon de gagner du temps », estime Sameh Rached.

Pour ce qui est du Liban, la situation est quelque peu différente. D’abord bien sûr, parce que le pays n’est pas en guerre comme son voisin. Mais aussi parce qu’au sujet du Liban, un pays avec lequel la France entretient des liens très étroits et auquel elle s’est historiquement toujours intéressée, les pro­blèmes ne se sont jamais seulement une affaire libano-libanaise. « Au Liban, c’est aujourd’hui une rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran, chacun ayant leurs propres clientèles parmi les commu­nautés libanaises », estime Rached. Et d’ajouter : « Par exemple, Paris n’a pas pu faire grand-chose pour régler les différends qui entravent l’élection d’un président depuis deux ans au Liban. Car ces différends opposent le clan du 14 Mars, avec à sa tête le Courant du futur, à celui du 8 Mars, avec à sa tête le Hezbollah. Et derrière le Hezbollah, il y a l’Iran, derrière le Courant du futur, l’Arabie saoudite. Le tout sous l’ombre puissante des Etats-Unis ». Déjà, bien avant, lors de la guerre civile libanaise, la France avait tenté, dans la mesure de ses moyens, d’aider efficacement à la solution de la crise libanaise. Mais n’ayant pas été en mesure de jouer le rôle espéré par les Libanais dans la solution du conflit, Paris a dû se plier à la solution chapeau­tée par d’autres parties et accepter l’hégémonie syrienne sur son protégé.

Face à l’hégémonie politique et diplomatique américaine au Proche-Orient, la France s’est tout de même frayée d’autres chemins à travers une présence culturelle, fruit de l’héritage colonial, et des liens économiques privilégiés. Paris reste un partenaire économique de premier plan de pays comme l’Egypte ou le Liban par exemple. Sans oublier les relations militaires : grâce à ses exporta­tions aux pays du Proche-Orient, les ventes d’armes françaises ont doublé en 2015, pour atteindre le montant de 16 milliards d’euros, la grosse majorité des ventes étant concentrée au Proche-Orient, avec 13 milliards d’euros. Une diplomatie militaro-éco­nomique à travers laquelle Paris compte influer malgré tout.

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