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Le défi de la France

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 31 mai 2016

A l'invitation de Paris, une conférence internationale sur le Proche-Orient se tient le 3 juin dans la capitale française. Le succès de la médiation française dépend de la position du parrain historique du conflit israélo-palestinien, à savoir les Etats-Unis.

Le défi de la France
Les négociations sont bloquées à cause de l'extension des colonies. (Photo : AFP)

Une simple répétition des échecs du passé ou un pas en avant vers une paix durable, après un quart de siècle de négociations ? Les projecteurs sont tous braqués sur l’Elysée qui accueille, le 3 juin, une conférence internationale sur le Proche-Orient, en l’absence des deux protagonistes du conflit et en présence d’une vingtaine de pays, ainsi que l’Union européenne et les Nations-Unies. Le but est de relancer le processus de paix au point mort depuis maintenant deux ans. Paris a donc tenu cette réunion préparatoire pour discuter de son initiative de paix. Si cette dernière réussit, un cadre et un calendrier seront fixés pour déboucher sur une seconde étape, qui est un sommet international avant la fin de l’été, mais cette fois-ci en présence des dirigeants palestinien et israélien. Il s’agit là de la seule initiative présente aujourd’hui sur la scène internationale après l’échec cuisant des tentatives du médiateur américain.

L’initiative française fait face aujourd’hui à de nombreux obstacles, principalement la position intransigeante d’Israël, qui insiste sur une reprise des négociations directes entre Israéliens et Palestiniens sans condition préalable. Ce refus ne semble pourtant pas avoir découragé le premier ministre français, Manuel Valls. « Les Israéliens savent que cette conférence va avoir lieu, que les Américains seront présents et qu’il faut à tout prix dialoguer avec les pays arabes », a déclaré Valls.

Le défi de la France
Le premier ministre français Manuel Valls avec son homologue palestinien Hani Hamdalla à Ramallah. (Photo : AP)

Le succès de cette conférence sera donc un grand défi pour Paris, dont la diplomatie est devenue plus active dans la région et qui s’impose comme un acteur de premier plan dans les conflits régionaux, estime Saïd Okacha, expert des affaires israéliennes au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram (lire page 4). Selon lui, la France renforce ainsi ses relations militaires et économiques avec les pays de la région. La relance du processus de paix est un dossier primordial de la diplomatie française, qui le considère comme un moyen de renforcer sa présence dans la région, poursuit le chercheur. Paris est aussi motivée en premier lieu par des soucis sécuritaires. « La France, récemment victime d’attaques terroristes, est préoccupée par les bouleversements régionaux survenus notamment de l’autre côté de la Méditerranée et qui ont des répercussions sur le continent européen », ajoute Okacha. D’ailleurs, selon Valls, « le destin de la France et de l’Europe se joue d’abord dans cette région ». Le premier ministre avait également mis en garde contre le statu quo qui, selon lui, est « une bombe à retardement et menace de dégénérer en une nouvelle escalade ». « Il faut sortir de l’impasse », avait-il ajouté.

Cette initiative française n’est pas la première en son genre, mais fait partie « d’une longue liste de tentatives bloquées par l’intransigeance israélienne et le manque d’impartialité américaine », explique Okacha. Paris avait proposé, pour la première fois, d’organiser une conférence de paix, en 2009, mais à l’époque, celle-ci a été reportée à cause des remaniements ministériels dans le gouvernement français. Cette proposition a été renouvelée par l’ancien président français Nicolas Sarkozy, le 2 mai 2011, comme une tentative de débloquer les pourparlers de paix entre les deux parties, palestinienne et israélienne, dans l’impasse depuis octobre 2010. En 2014, l’initiative lancée par le président François Hollande avait été aussi avortée, car elle s’était heurtée à un rejet de la part de Washington. Un refus sous prétexte que le moment était mal choisi, car elle intervenait juste avant les élections israéliennes de 2014.

A la mi-juin 2015, en pleine « Intifada des couteaux », la France avait renouvelé son appel à la tenue d’une conférence internationale sur la paix. Cette idée a été finalement lancée par Laurant Fabius, ministre des Affaires étrangères à l’époque, lors d’un discours prononcé à la fin du mois de janvier 2016 au Quai D’Orsay. Il avait alors présenté son plan de règlement, appelé « plan Fabius » et qui s’étale sur 18 mois. Fabius avait alors haussé le ton en menaçant les Israéliens qu’en cas d’échec, la France reconnaîtrait unilatéralement la Palestine. Une menace qui a été atténuée par la suite par son successeur Jean-Marc Ayrault, qui a alors déclaré que cette reconnaissance ne serait pas « automatique ».

Chances minimes ?

La question qui se pose est de savoir si la France peut parvenir à relancer le processus de paix, alors que Washington, le parrain exclusif des négociations, a échoué pendant environ un quart de siècle.

Pour Ahmad Youssef, politologue, les chances de succès de l’initiative française sont presque nulles, à moins que la communauté internationale ne change de stratégie en adoptant des mécanismes contraignants pour faire pression sur Israël, afin de renoncer à ses positions intransigeantes. Selon lui, des solutions alternatives devraient être également proposées en cas d’échec des négociations. « Ce jeu des conférences internationales pour la paix existe depuis Oslo 1993, sans pour autant être parvenu à mettre en oeuvre les résolutions résultantes de ces conférences, qui s’entassent dans les tiroirs des Nations-Unies », souligne Youssef, qui estime qu’il existe deux autres facteurs qui pourraient jeter de l’ombre sur les résultats de cette conférence. La première est l’extrémisme israélien qui s’accentue notamment après la nomination de l’ultranationaliste Avigdor Lieberman à la tête du ministère de la Défense. L’adhésion de ce dernier à la coalition au pouvoir a fait que ce gouvernement est le plus à droite de l’histoire d’Israël, ajoute le politologue. Selon lui, les divisions palestiniennes de plus en plus profondes, tant géographiquement que politiquement, sont une autre cause permanente d’affaiblissement du groupe négociateur palestinien. D’ailleurs, le fait de s’asseoir de nouveau autour de la table des négociations ne fait pas l’unanimité parmi les Palestiniens. Abbas, en acceptant que la cause palestinienne soit déplacée à Paris, risque de perdre les acquis « très limités », réalisés au cours des deux dernières décennies, et freiner les démarches arabes au sein du Conseil de sécurité pour présenter un projet de résolution dénonçant les colonies juives en Cisjordanie. « L’option des négociations sur laquelle mise toujours Abbas a prouvé maintes fois qu’elle était un échec. Les pertes sont plus importantes que les gains. La reconnaissance par la France de l’Etat palestinien n’apporte pas de règlement à la cause palestinienne », ajoute Youssef. Selon lui, il s’agit d’un pays de plus qui vient s’ajouter à la liste de ceux qui ont déjà reconnu l’Etat palestinien. Pour lui, une vraie solution serait « d’internationaliser la cause palestinienne ». Autrement dit que le dossier palestinien soit pris en charge par le Conseil de sécurité et que les résolutions qui en découlent soient appliquées.

Barakat Al-Fara, ex-ambassadeur palestinien en Egypte, indique que le projet de résolution qui vise à dénoncer les colonies n’a pas été gelé. D’après lui, le groupe arabe au sein des Nations-Unies multiplie les efforts pour obtenir le soutien des « pays amis » parmi notamment les grandes puissances. « On a seulement reporté la présentation (de la résolution) en attendant les résultats de la conférence de Paris », souligne Al-Fara, ajoutant que « les Palestiniens ont des expériences très amères avec les conférences. L’initiative française est un pas positif mais insuffisant, vu l’accélération des colonies qui fait perdre progressivement à la Cisjordanie son caractère palestinien ».

Pour réussir cette fois-ci, la conférence doit remplir certaines conditions, comme indique Al-Fara. Premièrement, elle doit prendre comme référence principale toutes les résolutions des Nations-Unies et de la Ligue arabe ainsi que celles des dizaines de conférences internationales, à commencer par Madrid 1991, en passant par Oslo, Wye River et Charm Al-Cheikh. Il faudrait aussi que les Nations-Unies deviennent le parrain principal de cette conférence.

Lors de la réunion extraordinaire de la Ligue arabe, tenue dimanche dernier au Caire, où les Arabes se sont officiellement prononcés en faveur de pourparlers de paix entre Israël et les Palestiniens, le ministre palestinien des Affaires étrangères, Ryad Al-Malki, a lancé un appel pour la mise en oeuvre d’« un plan d’action arabe pour la conférence de Paris ».

Il a ainsi souhaité que la conférence devienne un point de départ qui annonce une série de rencontres internationales à l’instar des négo­ciations de 5+1 avec l’Iran et qui pourraient déboucher sur un règle­ment de la cause palestinienne. L’Egypte, pour sa part, s’est égale­ment prononcée en faveur d’une paix juste et globale au Proche-Orient. Ainsi, le président Abdel-Fattah Al-Sissi, il y a quelques jours, s’est dit prêt à « fournir tous les efforts pour contribuer à une solu­tion au conflit israélo-palestinien ».

Ryad Al-Malki a estimé que « les idées avancées par le président égyptien sur le processus de paix ne contredisent pas l’initiative fran­çaise. Ce qui signifie qu’il ne s’agit pas d’une initiative égyptienne, mais tout simplement d’une présentation d’idées pour réactiver ce proces­sus ».

Toutefois, pour l’ambassadeur Rakha Ahmad Hassan, membre du conseil égyptien des affaires étran­gères : « on ne peut pas décider d’avance de la réussite ou de l’échec de cette initiative française survenue dans un contexte international et régional tellement compliqué et dominé par les guerres contre le terrorisme et des conflits interarabes dans la région ». Pour le diplomate, la conférence de Paris offre une approche non traditionnelle par rap­port aux précédentes, dans le sens où elle vise à mettre en place le cadre de la solution dans un premier temps, et ce, loin de deux protagonistes du conflit. « Si ceci aboutit, ce sera déjà un grand accomplissement ».

Washington … le canard boiteux

Mais l’une des conditions de la réussite de cette initiative est la posi­tion américaine. Or, d’après lui, il est certain que Washington adoptera presque totalement le point de vue israélien et fera de sorte à ce que les négociations deviennent bilatérales comme le souhaite Tel-Aviv.

Effectivement, dès le lancement de l’initiative française, Washington n’a pas manifesté d’enthousiasme à l’idée d’internationaliser le conflit israélo-palestinien. Elle n’a pas voulu que les négociations sortent de leur cadre triangulaire, dans lequel les Etats-Unis constitue le troisième côté. A la suite d’une longue série d’échecs américains, Washington n’ose ni s’opposer à l’initiative fran­çaise, ni non plus déclarer ouverte­ment son soutien. La politique amé­ricaine envers cette initiative res­semble, selon Rakha, à un « canard boiteux ». Autrement dit, une posi­tion américaine paralysée.

Toutefois, selon Amr Abdel-Ati, expert des affaires américaines au CEPS, Washington reste l’intermé­diaire « indispensable » entre Israéliens et Palestiniens. « Elle n’a certainement pas cédé ce dossier à Paris qui n’a pratiquement pas la moindre capacité de faire pression sur Israël. C’est justement une tac­tique faisant partie de la nouvelle stratégie américaine, celle de redis­tribuer les tâches dans la région. Washington ne voulant plus être l’acteur principal dans tous les dos­siers de la région. C’est pourquoi elle laisse à d’autres acteurs inter­nationaux la possibilité de gérer certains dossiers, mais certainement sous ses auspices, comme cela est le cas avec le rôle russe en Syrie », estime Abdel-Ati.

Mais en fin de compte, les Etats-Unis, par leur veto, détiennent tou­jours « la clé » du règlement, soit en faisant passer le projet de résolution qui devrait résulter de cette confé­rence aux Nations-Unies ou l’entra­ver comme « cela a toujours été la règle », conclut le diplomate.

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